C’est une partition méconnue sur notre territoire. Une création qui, de l’autre côté de la Manche, a connu son heure de gloire. Une pièce dont le contenu a fait couler beaucoup d’encre parmi les universitaires et musicologues anglais, s’interrogeant sur les véritables motivations d’Elgar à vouloir accepter cette œuvre de commande.
Janvier 1912. Un mois s’est écoulé depuis que le roi Georges V et son épouse, la reine Mary ont été proclamé Empereur et Impératrice des Indes à Delhi. Une période de cérémonies officielles – la troisième depuis 1877 – qui permet à l’Inde, sous domination britannique depuis le XVIIIème siècle, de réaffirmer son allégeance à la Couronne.
Dans les rues de Londres, le Delhi Durbar – nom donné pour désigner cette période de célébrations – est dans toutes les têtes. On se prend à rêver de contrées exotiques, à brandir fièrement les couleurs de l’Empire britannique, à clamer haut et fort son patriotisme. Des images de l’événement seront même projetées en Kinémacolor !
Elgar y voyait « un simple travail alimentaire »
Pour Oswald Stoll, impresario et philanthrope, l’occasion est toute trouvée pour profiter de cet engouement : monter un spectacle mêlant théâtre et musique qui rende hommage à cet événement historique. Et qui de mieux que le brillant compositeur à qui on doit l’air de Land of Hope and Glory pour en créer les notes ?
Autant dire que la réponse d’Elgar ne s’est pas faite attendre : son emménagement récent à Hampstead est un argument suffisant pour accepter cette œuvre qu’il juge n’être qu’ « un simple travail alimentaire ».
Ainsi naît le 11 mars 1912 The Crown of India, un masque impérial composé en deux tableaux au Coliseum Theatre de Londres. Une fresque spectaculaire d’une heure où deux villes d’Inde, Calcutta et Delhi, se disputent le titre de capitale de l’Empire des Indes, sur un livret écrit par Henry Hamilton. Un succès public et critique qui confortera Elgar dans son statut de compositeur populaire.
Une vision impérialiste de la Grande-Bretagne sur l’Inde
Mais ce qui est considéré comme une simple œuvre de commande pour son compositeur fait l’objet de plusieurs interrogations quant à certains choix stylistiques effectués par Elgar. Des partis pris qui remettraient en question le désintéressement du compositeur quant à la vision impérialiste de la Grande-Bretagne sur l’Inde :
« Son traitement du sujet orientaliste dans The Crown of India reflète bien ce manichéisme grossier qui a servi la propagande impériale à justifier la domination britannique sur l’Inde » analyse Corissa Gould dans l’ouvrage universitaire Music and Orientalism in the British Empire : « sur un plan musical, l’Inde est décrite comme faible et indécise, à l’inverse de la Grande-Bretagne qui est audacieuse et puissante, remplaçant la tonalité mineure de la première par une stabilité tonale qui reflète l’équilibre des pouvoirs inhérent au texte du masque. Contrairement à ce qu’affirment ses biographes, aucune preuve concrète ne permet d’affirmer qu’Elgar se soit détourné des aspects impérialistes de la production ».
Pour Charles E. McGuire dans The Cambridge Companion to Elgar, ce parti pris sonore est plutôt motivé par la foi d’Elgar en ce qu’il nomme un « paternalisme d’avant-guerre », celui qu‘il prêtait à l’Empire britannique. Sans oublier de préciser que ce type d’écriture traversait l’entièreté de son œuvre : « Tout au long de sa carrière, Elgar avait pour habitude d’employer cette méthode lorsqu’il s’agissait d’opposer les antagonistes aux protagonistes dans ses œuvres dramatiques ».
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Une œuvre qui fait débat, mais qui aujourd’hui, représente un morceau d’Histoire utile à la compréhension d’une époque. Pour Nalini Ghuman, ethnomusicologue, The Crown of India représente ainsi « le témoignage d’une époque, une œuvre fascinante sur l’impérialisme : historiquement éclairante et souvent riche musicalement, même s’il s’agit d’une pièce profondément embarrassante- une contribution significative d’une Inde orientalisée par l’imaginaire anglais ». peut-on lire dans un article universitaire intitulé « Elgar and the British Raj: Can the Mughals March ? »
Clément Serrano
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