Alors que le conflit ukrainien s’enlise, Moscou intensifie sa pression sur les pays baltes. En menant une guerre hybride, Vladimir Poutine souhaite maintenir la pression sur les pays européens, en leur faisant payer leur soutien à Kiev.
Il y a depuis quelques jours une accumulation de signaux inquiétants dans la région des pays baltes. Le premier, le plus spectaculaire, c’est cet exercice russe de tir réel organisé sur le lac Peïpous, lac qui marque une partie de la frontière entre la Russie et l’Estonie. Des cibles mobiles ont été visées sur l’eau, sans notification préalable aux autorités estoniennes.
Le deuxième c’est le fait que la Lituanie dit disposer de renseignements sur de possibles attaques russes contre des infrastructures critiques, dans l’énergie et les transports.
La Russie ne mène pas une guerre classique dans les pays baltes
Enfin, le troisième, c’est le président letton qui évoque des informations sur des tentatives de sabotage russes. Autrement dit, on n’est pas dans la grande offensive militaire classique, on est plutôt dans une pression permanente. C’est ce qui rend la situation dangereuse finalement. La guerre est nulle part et partout à la fois.
Beaucoup de mes contacts à Riga me disent qu’ils se sentent aujourd’hui “en deuxième ligne”, juste derrière l’Ukraine. Ils ont déjà leur sac de 72h, prêt dans un coin, avec de quoi partir immédiatement en cas d’attaque. Et aucun n’a confiance en Vladimir Poutine. Cela révèle la teneur du climat psychologique dans la région.
Moscou essaye de rester sous le seuil du conflit, en provoquant sans enclencher la guerre
C’est tout le but de la guerre hybride russe, qui fait la guerre et en même temps ne la fait pas. La Russie mobilise des moyens conventionnels et non conventionnels, tout en restant sous le seuil du conflit. Ce n’est pas le char russe qui entre officiellement en Estonie, en Lettonie ou en Lituanie. C’est une somme d’actions plus ambiguës comme tester une frontière, provoquer un incident, financer de la désinformation, ou instrumentaliser des minorités russophones.
Si la Russie agit ainsi c’est d’une part parce que les pays baltes sont un point de vulnérabilité stratégique pour l’OTAN, très exposés car proches de la Russie, de Kaliningrad et de la Biélorussie.
D’autre part, pour Moscou, il s’agit de tester la cohésion occidentale pour voir jusqu’où elle peut aller.
Moscou envoie un message aux Européens
Et, enfin parce que cette guerre du flou permet la stratégie du déni plausible. Le Kremlin peut toujours dire : ce n’est pas nous, ce sont des acteurs isolés, un accident, une hystérie antirusse.
Mais l’objectif n’est probablement pas d’envahir demain matin. Il s’agit plutôt de diviser pour mieux régner, afin de faire comprendre aux Européens que leur soutien à l’Ukraine a un coût. C’est la stratégie du seuil : suffisamment agressive pour déstabiliser, pas assez pour provoquer une guerre ouverte.
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Les pays baltes peuvent répondre, mais leur marge de manœuvre est étroite. Leur première réponse, c’est la résilience en protégeant les infrastructures critiques, les ports, les réseaux électriques, ou encore les chemins de fer. La deuxième, c’est l’attribution : dans la guerre hybride, le flou est une arme, donc nommer les responsables quand les preuves sont solides devient un acte stratégique. La troisième, c’est la réponse collective comme des sanctions, des expulsions, ou une présence renforcée de l’OTAN.
Les pays baltes sont devenus le laboratoire de la confrontation entre la Russie et l’OTAN
L’article 5 ne risque pas cependant d’être déclenché. L’OTAN reconnaît que des attaques hybrides ou cyber majeures peuvent, dans certains cas, être assimilées à une attaque armée. Mais ce n’est pas automatique. Il faut une décision politique des alliés, à la suite d’une évaluation de la gravité de l’attaque. C’est sur ce point que Moscou joue. Faire assez mal pour inquiéter, mais pas assez clairement pour déclencher une réponse militaire collective.
Les pays baltes sont donc devenus un laboratoire de la confrontation entre la Russie et l’OTAN au XXIème siècle. Poutine ne cherche pas forcément à franchir les frontières, il cherche à les rendre invivables. C’est peut-être ça, finalement, le cœur de la stratégie russe dans les pays baltes : transformer la paix en guerre des nerfs.
Lukas Aubin
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