Ukraine : Paris face à la guerre longue

Jeanne Accorsini/SIPA

Demain, Paris mettra en scène la face visible de la puissance militaire française sur les Champs-Élysées. Mais aujourd’hui, Paris discute de la face immergée de la puissance militaire européenne. Volodymyr Zelensky, Mark Rutte, et 25 pays au total sont attendus pour une réunion de la Coalition des volontaires, destinée à organiser le soutien à l’Ukraine au-delà des cadres classiques de l’OTAN ou de l’Union européenne. 

 

Pour comprendre cette réunion, il faut aller à Kyiv. Dans la capitale ukrainienne, beaucoup de ceux qui redoutaient il y a quelques mois une percée russe dans le Donbass parlent aujourd’hui d’un changement de dynamique. Désormais, l’Ukraine a développé un avantage technologique réel sur le terrain, avec ses drones et son service de renseignement.

Mais cet avantage ne protège pas de tout. Dans les villes, la peur revient car Poutine cible les civils à mesure qu’il perd du terrain. De plus en plus d’Ukrainiens redescendent dans les caves pendant les alertes, notamment à cause des missiles balistiques russes, qui sont difficiles à intercepter.

La guerre d’Ukraine n’est plus seulement une guerre de front, mais aussi une guerre de profondeur

C’est en quelque sorte ce qu’on pourrait appeler le paradoxe ukrainien : Kyiv innove, frappe plus loin, résiste mieux. Mais la population civile, elle, encaisse une guerre de plus en plus longue.

Celle-ci se déroule sur deux territoires précis. Tout d’abord dans le ciel ukrainien. La Russie y multiplie les attaques aériennes combinées, avec des drones, des missiles de croisière, des missiles balistiques. Les Ukrainiens interceptent beaucoup de drones, mais les missiles balistiques restent beaucoup plus difficiles à arrêter.

C’est pour cela que récemment, Zelensky a annoncé un accord politique avec Washington pour produire sous licence des intercepteurs Patriot en Ukraine. Mais c’est insuffisant à ce stade. Aujourd’hui, il discute avec les Européens d’un système antimissile moins coûteux et produit en masse.

L’Ukraine frappe la Russie sur ce qui lui permet de continuer la guerre : le pétrole

Le deuxième territoire, c’est la mer d’Azov et la flotte fantôme russe. L’Ukraine frappe désormais des tankers. Kyiv les présente comme liés à ces circuits opaques permettant à Moscou de transporter pétrole et carburant en contournant les sanctions.

On le voit, Kyiv ne cherche pas seulement à reprendre du terrain mètre par mètre. Kyiv cherche à frapper ce qui permet à la Russie de continuer la guerre : le carburant, les ports, les navires, les raffineries. En d’autres termes, l’Ukraine transforme désormais la logistique russe en cible militaire. Tout en touchant la population russe là où ça fait mal : à la pompe à essence.

Cette réunion de Paris est un test pour l’Europe et l’Ukraine

Personne, à Kyiv ou en Europe, ne semble vraiment croire à de véritables pourparlers de paix à court terme. Côté russe, le signal est plutôt celui de l’escalade. Le Kremlin affirme que les frappes ukrainiennes en profondeur ne rapprochent pas la paix, mais risquent au contraire d’élargir encore la zone tampon que Moscou veut imposer à l’Ukraine.

A lire aussi

 

C’est pour cela que la réunion d’aujourd’hui est cruciale. Pour l’Ukraine, l’enjeu est d’obtenir une promesse de durée. Pour l’Europe, il s’agit de soutenir Kyiv militairement tout en se préparant à peser, demain, dans une éventuelle négociation. Autrement dit : construire le rapport de force avant de parler de paix. Il va être question des garanties de sécurité, des capacités militaires ukrainiennes et de l’industrie de défense.

Poutine, qui misait sur la division de l’Occident à long terme, semble parfois pris à son propre jeu. En fait, la guerre d’Ukraine nous rappelle une chose simple : au XXIe siècle, la puissance d’un pays ne se mesure pas à ce qu’il montre, comme le fait la Russie. La puissance se mesure à ce qu’un pays peut encaisser pour devenir, à terme, le maitre des horloges.

Lukas Aubin

Retrouvez les articles liés à l’actualité internationale