Patrick Pailloux, délégué général pour l’armement était l’invité de la matinale de Radio Classique ce jeudi. Il est revenu sur la question de la défense française et européenne, qui a notamment été abordé au sommet de l’OTAN ces derniers jours. Il affirme que la France n’est pas dépendante des États-Unis et qu’elle conçoit ses propres outils d’armement tout en s’adaptant aux nouvelles technologies qui bousculent la réalité du terrain de guerre.
La Direction générale de l’armement réunit près de 10 000 civils et militaires qui œuvrent pour la défense et l’armement de la France. Quelle est précisément sa mission ?
PATRICK PAILLOUX : La DGA est issue des années 60, quand le général de Gaulle et Pierre Messmer ont décidé de doter la France de l’arme nucléaire.
L’idée, qui était révolutionnaire à l’époque et qui l’est toujours car c’est un modèle unique en Europe, est de vouloir être souverain dans notre capacité à doter les armées des armes dont elles ont besoin, ce qui implique de comprendre, de maîtriser la technologie et de savoir diriger une industrie capable de les développer.
Sur les 10 500 personnes que nous sommes, 8 000 appartiennent à la direction de l’ingénierie et de l’expertise. Ce sont des ingénieurs, des techniciens, des ouvriers capables de concevoir et de tester.
Nous avons une dizaine de centres d’essais, dont un au sud de Bordeaux où l’on tire nos missiles balistiques vers l’Atlantique pour vérifier qu’ils fonctionnent. C’est l’un des rares endroits dans l’État où subsiste une vraie compétence de conception, et notre souveraineté tient précisément à cette capacité à maîtriser la technologie.
Vous avez récemment parlé d’une « DGA de combat ». Faut-il comprendre qu’il faut la réveiller, la mettre en ordre de bataille face aux défis qui nous attendent ?
P.P. : Quand vous regardez ce qui se passe au Proche et Moyen-Orient, vous voyez surtout des bateaux américains et des bateaux français. Le porte-avions Charles de Gaulle est en train de revenir, plusieurs frégates sont sur zone.
« Notre souveraineté tient à notre capacité à maîtriser la technologie » affirme Patrick Pailloux
Simplement, le monde évolue très vite, la paix mondiale n’est malheureusement pas en train de progresser. Tous les pays doivent se réarmer, aller vite et tirer parti des évolutions technologiques. C’est pourquoi j’ai dit à mes équipes qu’il faut faire une DGA de combat pour s’adapter au monde tel qu’il est aujourd’hui.
Vous étudiez tous les types d’armements, vous les testez, vous les commandez, ça fait de vous une organisation multi-produits ?
P.P. : Absolument. Pour être souverain, c’est l’ADN français et c’est ce que veulent le président de la République, le Premier ministre et la ministre des Armées Catherine Vautrin, il faut maîtriser son destin et ne pas dépendre de tiers qui nous fournissent. Pour cela, nous devons être capables de comprendre et maîtriser l’ensemble des technologies.
Un sous-marin nucléaire lanceur d’engins, c’est une centrale nucléaire à l’arrière, des missiles à têtes nucléaires devant, une ville capable de rester sous l’eau plusieurs semaines, des torpilles à l’avant, le tout sur 130 mètres de long. Ça ne s’improvise pas.
« La France conçoit ses propres outils d’armement » affirme le délégué général pour l’armement
Votre activité technologique et industrielle est tributaire du contexte géopolitique. Le sommet de l’OTAN hier à Ankara s’est conclu par des annonces assez modestes, révélant les hésitations de l’Europe sur son autonomie stratégique vis-à-vis des États-Unis. Comment sort-on de cette dépendance ?
P.P. : D’abord, la France n’est pas dépendante : 90 % du budget investi pour notre armée reste en France. Nous sommes le pays qui dépend le moins de la technologie étrangère, car nous savons concevoir nos propres outils d’armement.
Cela dit, l’Europe doit se doter de capacités de défense propres, car les États-Unis vont se désengager, et d’une certaine façon, il est normal qu’un fermier du Minnesota refuse de payer pour la défense de l’Europe.
Vous certifiez donc que les États-Unis ne pourraient pas nous empêcher avec leurs technologies de faire la guerre ? On est totalement souverain sur l’utilisation de tous nos matériels ?
P.P. : Pas à 100 %, mais on maîtrise le sujet. Un sous-marin nucléaire lanceur d’engins, ce n’est pas la même chose qu’un petit drone.
Patrick Pailloux :« Il n’y a aucun sujet en France qu’on ne maîtrise pas »
Sur certains domaines, on est absolument souverain à 100 %. Sur d’autres, des objets à durée de vie très courte, on a délibérément choisi de ne pas investir et d’utiliser des technologies disponibles ailleurs.
Il n’y a aucun sujet en France et en Europe qu’on ne maitrise pas ou qu’on ne sache pas faire. On n’a pas toutes les usines, mais si on décide de développer des technologies, on le pourrait, grâce à nos ingénieurs
Ça suppose des cahiers des charges très rigoureux, avec vos sous-traitants, qui peuvent être la cible d’espionnage industriel ou de cyberattaques, des domaines que vous connaissez bien.
P.P. : Pour le futur porte-avions, le France Libre, dont nous venons de lancer le programme, qui sera en service en 2038, il nous faut effectivement un cahier des charges très sophistiqué.
En revanche, pour un drone, l’un de mes centres à Rennes vient de développer un brouilleur en trois mois, sans cahier des charges. Dans tous les cas, on s’efforce de maîtriser la connectivité cyber, car avoir des armes sophistiquées n’a aucun sens si quelqu’un peut en prendre le contrôle à distance.
Les guerres actuelles montrent qu’un drone à quelques milliers d’euros peut endommager un matériel à plusieurs millions. Ça change la logique : faut-il être agile, rapide, accepter l’échec ? Les études qui durent des années, c’est encore possible ?
P.P. : Il faut faire les deux. Une frégate, un sous-marin, un avion de chasse, ça prend du temps, ça exige un investissement long terme et c’est pour ça que ça fonctionne.
« Il faut à la fois penser sur le long terme et s’adapter aux nouveaux logiciels »
Mais quand on travaille massivement avec du logiciel ou de l’impression 3D, on peut modifier une hélice de drone dans la nuit et la tester le lendemain, on va très vite. Il faut à la fois qu’on pense sur le long terme et qu’on sache s’adapter aux nouveaux logiciels. Pour cela, la transformation qu’on mène est de ne pas faire cela dans des bureaux à Paris, mais sur le terrain, avec les opérationnels, militaires, ingénieurs, techniciens, ouvriers de la DGA et industriels réunis.
Quand les forces aériennes françaises ont été engagées aux Émirats arabes unis pour protéger nos alliés face à l’Iran, j’ai envoyé des ingénieurs et techniciens de la DGA sur place pour modifier en temps réel les logiciels de nos hélicoptères afin de conduire des opérations anti-drones.
« Il est plus important de doter les soldats de drones que de fusils » soutient Patrick Pailloux
L’Allemagne veut consacrer 600 milliards d’euros à son réarmement en cinq ans. Fait-on assez ? Faut-il massifier les fabrications ou sortir le produit au bon moment dans les bonnes quantités ?
P.P. : C’est exactement cela. Les Ukrainiens vont consommer plusieurs millions de drones cette année, 80 % des blessés et des tués sur le front le sont par des drones. Il est donc plus important de doter les soldats de drones que de fusils.
Mais si on en fabrique des millions maintenant pour un conflit qui pourrait survenir dans cinq ans, ils seront obsolètes. Ce qu’il faut, c’est maîtriser la technologie et être capable de produire rapidement le moment venu. C’est pourquoi on travaille avec l’industrie automobile, pour avoir des plans, et le jour où on en aura besoin, on pourra en produire massivement. C’est ça le vrai défi.
Si vous deviez auditer l’échec du projet d’avion de combat européen, quelles conclusions rendriez-vous ?
P.P. : C’est triste pour l’Europe. J’ai travaillé des jours et des nuits sur ce projet pour essayer de le faire aboutir, on n’a pas réussi.
La France a les capacités de faire des avions de chasse
Je pense que l’Allemagne avait la volonté d’être capable de développer seule un avion de chasse, et je peux le comprendre, ils en ont les moyens. Pour la France, ce n’est pas une catastrophe. Un avion de chasse, c’est quoi ? Un avion, un moteur et des capteurs. Le moteur, c’est Safran ; l’avion, c’est Dassault ; les capteurs, c’est Thales. Nous savons faire un avion de chasse et nous saurons faire le suivant. C’est dommage pour l’Europe, mais pas dramatique pour nous.
Faut-il vraiment s’investir sur les avions de chasse alors que les drones semblent pouvoir ubériser beaucoup de choses ?
P.P. : C’est une excellente question. La guerre de demain comportera probablement une multitude d’objets, des drones, des bateaux, des avions avec ou sans pilotes. Le vrai défi, c’est de les interconnecter. Ce qu’on voit en Ukraine, c’est que le secret n’est pas d’avoir un seul outil ultra-performant, mais d’en avoir beaucoup, de tailles et de coûts variés, des très gros très chers et des petits consommables, et de les faire communiquer ensemble pour adapter le combat en temps réel, à la situation.
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Diriger 10 000 personnes dans l’armement, des profils d’excellence, beaucoup de polytechniciens, cela exige des révolutions culturelles pour changer les mentalités et penser hors des sentiers battus. C’est quelque chose qui vous préoccupe ?
P.P. : Oui, car mon cauchemar serait qu’il arrive à l’armement ce qui est en train d’arriver au spatial, avec des acteurs comme SpaceX.
Il faut travailler sur le terrain pour s’adapter aux situations
Notre réponse passe d’abord par le recrutement de jeunes : ce sont eux qui apportent la disruption, pas les gens de mon âge. Mais surtout, il faut être connecté au réel et capable d’innover.
C’est pourquoi je mise beaucoup sur nos centres et sur notre capacité à travailler de façon intégrée avec les forces armées sur le terrain, de manière créative, puis à fournir le résultat aux industriels pour la production en masse. Sur les grands systèmes, on continue à travailler en ingénierie classique ; sur les petits objets, c’est sur le terrain que ça se passe.
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