Alors que la création d’un Institut de Mathématiques et des Sciences Fondamentales a été annoncé la semaine dernière par l’École Polytechnique, la directrice générale de l’école, Laura Chaubard, était l’invitée de la matinale de Radio Classique ce jeudi. Elle justifie ce nouveau programme par la nécessité d’appuyer la recherche scientifique humaine, notamment dans les sciences fondamentales, face aux avancées de l’IA.
Vous avez annoncé ces derniers jours la création d’un institut de mathématiques et des sciences fondamentales. Expliquez-nous ce qu’il veut être.
LAURA CHAUBARD : C’est avant tout un programme scientifique. C’est l’idée de créer, sur le modèle des résidences artistiques, une véritable résidence mathématique, afin d’inviter des mathématiciens du monde entier, mais aussi des scientifiques d’autres disciplines, pour travailler pendant quelques semaines ou quelques mois au contact de nos laboratoires, de nos scientifiques et de nos étudiants, sur le campus de l’École Polytechnique.
Comment cette idée a-t-elle germé ? Est-elle liée aux attaques sur la science depuis ces dernières années, à la volonté de renforcer le rang français en mathématiques au niveau international ?
L.C. : Elle a germé d’abord dans l’esprit de nos chercheurs en mathématiques, il y a plus de cinq ans, avec l’idée de réaffirmer la place des sciences fondamentales. On parle beaucoup aujourd’hui des sciences appliquées, à l’IA, aux technologies quantiques, à l’étude du cerveau, mais à la base de tout cela, il y a des décennies de recherche fondamentale.
Le nouvel institut de mathématique et des sciences fondamentales de l’École Polytechnique rappelle l’importance de la recherche pour l’école
Cette recherche a une place très particulière à l’X, avec un socle mathématique qui fait son identité et sa force, et un dialogue permanent entre les mathématiques et les autres disciplines.
Cet institut a notamment été rendu possible grâce à un don de 50 millions d’euros de Bernard Arnault, diplômé de l’École Polytechnique et propriétaire de Radio Classique. C’est un don historique par son montant. En quoi est-il déterminant pour ce projet ?
L.C. : Ce projet a été imaginé il y a cinq ans, mais à l’époque, c’était une bouteille à la mer. Nous l’avions inscrit dans la campagne de levée de fonds de la Fondation de l’X, « Servir la Science », lancée en 2024, avec l’espoir de susciter l’intérêt d’un ou plusieurs mécènes. Et il va devenir réalité grâce à ce don historique pour l’enseignement supérieur français de Bernard Arnault.
Laura Chaubard soutient que « la culture du mécénat pour l’enseignement progresse en France »
Les anciens élèves sont-ils aussi au rendez-vous ?
L.C. : Oui. Je crois même que la culture du mécénat pour l’enseignement et pour les sciences en France est en train de progresser, parce que nos anciens élèves, et plus largement nos mécènes, sont conscients de la compétition internationale féroce qui se joue autour des sciences et des technologies, et sont conscients que l’École Polytechnique a la capacité de tenir son rang dans l’excellence scientifique mondiale.
Ce projet a recueilli l’unanimité de votre conseil d’administration. Mais à chaque fois qu’un projet associe une entreprise privée à de grandes ambitions de l’école, il y a une poignée d’irréductibles anciens élèves qui viennent vous mordre les mollets. Pourquoi ?
L.C. : Le projet a été approuvé à l’unanimité par le conseil d’administration de l’X, avec autour de la table des représentants élus, des étudiants, des chercheurs, des personnels, des représentants de l’État, du monde économique et universitaire.
C’est donc un projet attendu et soutenu par l’ensemble de la communauté de l’École Polytechnique, et ce soutien vaut, pour moi, beaucoup plus que les agitations d’un obscur collectif.
A l’heure de l’intelligence artificielle, des data centers, de la dématérialisation de la recherche, alors que l’IA pourra bientôt mener ses propres recherches, a-t-on encore besoin d’êtres humains pour faire de la recherche ?
L.C. : Les performances de l’IA en mathématiques ces dernières semaines sont effectivement spectaculaires, et l’IA va profondément changer la manière de faire de la recherche, on le voit en mathématiques, en biologie, en physique des particules et dans d’autres domaines.
Laura Chaubard affirme que « l’humain a une capacité à sentir le monde » que l’IA ne possède pas
Mais je suis profondément convaincue que la recherche fondamentale a de très belles années devant elle. Il faut un cerveau humain pour orienter la recherche, pour administrer la preuve, et pour avoir parfois cette fulgurance qui permet de faire naître de l’abstraction quelque chose qui capture le monde dans sa beauté et sa complexité.
Finalement, ce sont les neurones miroirs sur lesquels vous comptez, ce qui permet aux êtres humains de se reconnaître, d’interagir et d’avoir des idées par la rencontre.
L.C. : Bien sûr. La machine a pour elle la force brute et l’accès à toute la connaissance du monde, mais l’humain a cette capacité à sentir le monde et à interagir avec d’autres humains.
On manque d’ingénieurs en France. Comment attirer des jeunes hommes et femmes vers les mathématiques ?
L.C. : C’est une question à laquelle tout l’enseignement supérieur est confronté. La France a des forces considérables pour former des ingénieurs, réputés et appréciés dans le monde entier, particulièrement au sein du plus grand cluster scientifique européen qu’est le plateau de Saclay.
L’École Polytechnique a diversifié ses processus de recrutement pour attirer plus de jeunes vers les mathématiques
Le sujet réside dans l’attractivité de la filière. L’École Polytechnique, comme d’autres, agit depuis dix ans auprès des collégiens et lycéens pour donner à voir les opportunités qu’offrent les filières scientifiques et les métiers de l’ingénierie.
Ces lycéens ne se disent-ils pas que l’École Polytechnique, c’est un Himalaya, qu’il faut trois ans de classe préparatoire ? Ne faudrait-il pas élargir le recrutement, comme Sciences Po l’a fait ?
L.C. : Nous restons très attachés aux classes préparatoires et à ce qu’elles apportent en méthode de travail et en rigueur. Mais nous avons également largement diversifié nos recrutements.
Nous recrutons par la filière universitaire, en France comme à l’étranger. Nous avons créé un programme de bachelor qui recrute post-bac, sur entretien mathématique et sur dossier. Nous sommes donc ouverts plus largement au vivier d’excellents étudiants venus du monde entier.
La présidente de l’École Polytechnique affirme que « la capacité scientifique et technologique d’un Etat est un instrument de rayonnement »
Polytechnique, c’est aussi une école militaire. Vous êtes ingénieure générale de l’armement. En quoi l’X participe-t-elle aujourd’hui à la souveraineté de la France ?
L.C. : L’X est depuis sa création à la croisée de l’excellence scientifique et de la souveraineté. Ce positionnement a toujours été pertinent, mais il l’est aujourd’hui de manière encore plus aiguë, alors que les affirmations de puissance resurgissent dans de nombreuses parties du monde. Comme toujours dans l’histoire, la capacité scientifique et technologique est un instrument de rayonnement, mais aussi de puissance et de souveraineté pour les États.
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On dit que vous êtes issue d’une famille littéraire et que lors de votre crise d’adolescence, vous vous seriez rebellée en vous jetant à corps perdu dans les mathématiques. Est-ce vrai ?
L.C. : Je ne sais pas si cela avait la forme d’une révolte, mais effectivement, avec ma sœur, nous étions toutes les deux plus attirées par les mathématiques que par la philosophie qu’enseignait mon père ou l’histoire qu’enseignait ma mère.
Vous allez quitter l’École Polytechnique après quatre ans à sa tête. Que ferez-vous ensuite ?
L.C. : Je vais rejoindre une très belle entreprise française du numérique. Pour l’instant, je ne peux pas en dire plus, j’attends l’aval du ministère des Armées pour rejoindre cette entreprise.
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