La semaine prochaine sort le film L’Odyssée de Christopher Nolan avec Matt Damon. L’Odyssée est partout, aux Rencontres économiques d’Aix, le slogan était « naviguer dans un monde sans repères ». Ce texte d’Homère revient toujours pour évoquer des temps d’incertitude où il faut faire preuve de courage. Pourquoi ce texte est-il toujours aussi actuel ? Pourquoi les qualités d’Ulysse sont-elles encore réclamées aux dirigeants aujourd’hui ? Luc Ferry revient sur ce texte fondateur de la littérature occidentale.
L’Odyssée est le plus grand texte de toute l’histoire de la philosophie. C’est le premier à répondre à la grande question de la philosophie : qu’est-ce qu’une vie bonne pour les mortels ?
L’histoire d’Ulysse, c’est l’histoire d’un homme contraint de partir faire la guerre de Troie alors qu’il ne le voulait pas. Il va pendant 20 ans aller de la guerre à la paix, de la haine à l’amour, de l’exil au retour chez lui, où il va retrouver sa femme Pénélope et son fils Télémaque. Il va de la vie mauvaise à la vie bonne. C’est ça, l’Odyssée, et d’ailleurs Odysseus signifie Ulysse en grec.
Après dix ans de guerre de Troie, il traverse dix ans de voyage épouvantable où il essaye de rentrer chez lui mais n’y arrive pas parce qu’il a crevé l’œil du Cyclope, fils de Poséidon, et Poséidon lui met des obstacles épouvantables.
Il finit par rentrer chez lui, mais les prétendants ont pris sa place, il doit les tuer. Une fois les prétendants éliminés, il accède enfin à la vie bonne, et cette vie bonne est la première réponse dans toute l’histoire de la philosophie à la question : qu’est-ce qu’une vie bonne pour les mortels ?
L’Odyssée pose la question à travers la figure d’Ulysse de comment concilier mortalité et vie bonne ?
Je rappelle qu’il a refusé l’immortalité que lui proposait la magicienne Circé, il veut être mortel, mais il veut quand la vie bonne. Comment concilier mortalité et vie bonne ? C’est un problème génial, et ce sera le problème de toute l’humanité.
Il y a trois critères pour parvenir à concilier ces deux aspects. Le sage, celui qui accède au bonheur, est d’abord celui qui a vaincu les peurs. Quand on est tétanisé par l’angoisse, on devient égoïste et bête.
Deuxièmement, le sage est celui qui comprend le carpe diem : il faut se méfier de la nostalgie et de l’espérance, du passé et du futur, il faut être capable d’habiter le présent.
Le sage respecte l’amor fati, « l’amour du destin »
Quand Ulysse retrouve Pénélope, elle lui tend un piège pour être sûre que c’est lui parce qu’il a tellement vieilli : elle lui demande d’aller chercher le lit nuptial. Ulysse répond qu’il ne peut pas le déplacer puisqu’il l’a taillé dans un olivier. Elle comprend alors que c’est bien lui. Ils tombent dans le lit ensemble, et il y a cette phrase incroyable : les dieux distendirent enfin le temps.
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Pour la première fois depuis 20 ans, Ulysse n’est plus dans la nostalgie d’Ithaque et de Pénélope, ni dans l’espérance du retour, il est dans le présent, dans l’amour. Ce que Nietzsche appellera Amor fati : l’amour du présent, l’amour de ce qui est là. Distendre le temps, c’est faire du présent un grain d’éternité, on peut l’habiter.
Le mortel doit devenir un fragment d’éternité pour atteindre la vie bonne
Troisième critère : le cosmos étant éternel, créé par les dieux, lorsqu’on s’y ajuste comme un fragment de puzzle au grand tout, on devient soi-même un fragment d’éternité. C’est une doctrine du salut face à la mort.
On retrouvera ça chez les stoïciens : la mort n’est qu’un passage, on rentre dans la nature, on enrichit la terre et on ne meurt pas vraiment, on devient un fragment du cosmos.
Ces trois critères forment la première grande réponse à la question de la vie bonne pour les mortels. Tout dans cette Odyssée est construit autour de cette problématique grandiose, qui sera celle de toute la philosophie.
Luc Ferry
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