Les États-Unis célébraient ce samedi 4 juillet les 250 ans de la déclaration d’indépendance, dans un contexte politique tendu avec l’approche des élections de mi-mandat en novembre. Laurence Nardon, chercheuse et directrice du programme Amériques de l’Institut français des relations internationales était l’invitée de la matinale de Radio Classique ce lundi. Elle revient sur les enjeux que représentent les midterms et soutient que quelle qu’en soit l’issue, Trump continuera ses « narratifs politiques » et gouvernera par décrets.
Que fêtaient les Américains ce week-end ? Leur histoire, leur puissance, ou une certaine idée d’eux-mêmes ?
LAURENCE NARDON : Je veux croire que l’essentiel des Américains fêtaient ce samedi 4 juillet les 250 ans de la déclaration d’indépendance, qui est le moment où les 13 colonies affirment vouloir se détacher, pour des raisons fiscales à l’origine, de l’Angleterre de George III qu’ils jugent despotique.
Mais dans la suite des événements, avec la mise en place de la Constitution en 1787, la guerre s’est terminée positivement pour eux, et ils ont mis en place ce système politique qui est la première démocratie moderne. Elle a été totalement imprégnée des idées des Lumières, avec la liberté d’expression, le droit de vote, etc, et ce système a fonctionné sans interruption depuis 250 ans. Je pense qu’il faut voir le verre à moitié plein et dire que c’est cela que la plupart des Américains célébraient samedi.
Il y avait les célébrations à Washington, mais il y a eu aussi des célébrations dans chaque État.
L.N. : Dans chaque État et même chaque pâté de maisons. Ils font des block parties, des fêtes de quartier, avec des cookies, des défilés… Il y a eu des fêtes partout, chez tous les citoyens américains.
Trump a célébré une « Amérique trumpienne » ce 4 juillet, constate Laurence Nardon
La célébration à Washington était particulièrement importante, car le gouvernement fédéral a une responsabilité dans ce type d’événements, mais c’est une fête dont tous les Américains se sont emparés.
La presse française, qui n’est jamais tendre avec Donald Trump, a vite expliqué qu’il allait confondre son anniversaire avec les célébrations, et celles-ci avec l’autocélébration. Faut-il être aussi catégorique, ou a-t-il finalement respecté quelque peu les traditions ?
L.N. : Non, il a totalement kidnappé les célébrations du 4 juillet à son profit, ce qui est vraiment dommage. Il a posté un message sur son réseau Truth Social dès le 15 juin pour annoncer ce qui allait se passer le soir du 4 juillet, en commençant par écrire : « This will be the greatest Trump meeting of them all. » C’était clair.
Il y a eu le feu d’artifice, des passages d’avion, un discours dans lequel il a célébré l’Amérique, mais une Amérique très trumpienne, en parlant de lui quasiment tout le temps.
Il a tout de même rendu hommage aux vétérans. Il a dit dans son discours : « Ils ont sauvé le monde et ont fait la fierté de l’Amérique. Après avoir vaincu le fascisme, les États-Unis ont combattu le mal du communisme pendant la guerre froide. Et comme je l’ai dit au magnifique Mont Rushmore [auquel il voudrait ajouter son propre portrait], l’Amérique ne sera jamais un pays communiste. Nos guerriers ne se sont pas battus contre le communisme pour que ce fléau refasse surface ici même en Amérique. » Il y a donc un mélange de célébration des fondamentaux américains et d’un assaisonnement personnel.
L.N. : C’est un homme d’un certain âge, donc il a connu le communisme de la guerre froide, et quand il le dénonce, je pense qu’il pointe deux choses : d’abord le wokisme, sa bête noire, qu’il confond avec le communisme. Les communistes soviétiques n’étaient pas du tout wokes, mais dans son message, il agrège les deux dans la menace des politiques identitaires très excessives de l’extrême gauche du Parti démocrate.
Il y a une montée des démocrates socialistes aux États-Unis, et ceux-ci sont dans le viseur de Trump
Mais il fait aussi allusion à quelque chose de plus récent : la montée, dans les primaires actuelles qui préparent les midterms de novembre, d’un certain nombre de candidats très à gauche, notamment à New York et dans le Colorado, dont certains appartiennent au parti des Democratic Socialists of America.
« Socialiste » dans le langage politique américain signifie vraiment communiste, sans aucune ambiguïté. Il parle donc de la menace d’une mainmise de l’extrême gauche sur le Parti démocrate, une menace qui n’est pas totalement infondée.
Est-ce que Trump cherche à refaire ce qui lui a permis d’être élu, la dénonciation du wokisme ? Est-ce que ça va servir pour les midterms ?
L.N. : Je pense que le moment du wokisme est un peu passé. Même ses partisans se sont rendu compte qu’ils étaient contre-productifs en poussant les choses trop loin, notamment sur les questions transgenres.
La stratégie de Trump est de faire un « buzz médiatique permanent » affirme Laurence Nardon
Donc Trump cherche la prochaine bataille, et je pense que ce sera de peindre tous les démocrates comme des socialistes au couteau entre les dents.
Est-ce que ça peut être efficace ? Les Américains peuvent-ils y croire ?
L.N. : Pour les midterms de novembre, le point décisif sera l’inflation, qui est repartie à la hausse, et le prix de l’essence, qui lui commence à retomber, ce qui améliore très légèrement les sondages de Trump depuis une semaine ou deux.
L’autre élément, c’est le Parti démocrate, qui est vraiment perdu. L’aile radicale très à gauche prend de l’élan mais elle n’est pas vendable pour la base électorale générale, et le courant modéré ne s’est pas encore remis de l’échec de Biden et n’a pas de figure charismatique à mettre en avant.
La guerre en Iran n’a pas été un succès pour Trump
Ces célébrations étaient aussi l’occasion pour Trump de faire oublier quelques échecs de politique étrangère. Les Iraniens l’ont bien compris, eux qui vont célébrer leur ayatollah toute la semaine. Il y a aussi la guerre en Ukraine, la relation avec la Chine. Les Américains ont-ils le sentiment que Trump tient sa promesse de l’America First, d’une politique pour les Américains avant d’être une politique étrangère ?
L.N. : Non, ils ont l’impression d’avoir été floués par ce président qui leur a vendu un retour à la maison et qui, dans ce second mandat, se mêle de politique internationale du matin au soir.
Cette guerre en Iran est difficile à présenter comme un succès pour l’administration Trump. C’est pour ça qu’il essaie d’en parler le moins possible et de passer à autre chose, avec cette stratégie qui lui réussit depuis dix ans qui est de faire un buzz médiatique permanent. Quand quelque chose le gêne, il invente le buzz suivant pour détourner l’attention.
Est-ce que Cuba en fait partie ?
L.N. : Il y a un gros débat là-dessus, cela fait des mois qu’il évoque Cuba. Je n’ai pas de boule de cristal, mais je pense qu’il est un peu échaudé par ce qui s’est passé en Iran et qu’il hésitera à intervenir à Cuba de la même manière qu’il l’a fait au Venezuela, en janvier. Il sera probablement plus prudent.
Cela dit, il y a des négociations très secrètes en ce moment entre le gouvernement américain et le gouvernement cubain pour aboutir non pas à un changement de régime mais à une économie de marché.
Laurence Nardon : « Trump s’ingénie à limiter la victoire des démocrates »
Qu’est-ce qui pourrait faire perdre le Congrès aux Républicains lors des midterms ?
L.N. : La poursuite d’une inflation importante, en particulier sur les biens de première nécessité, et le prix de l’essence. C’est vraiment ce qui peut faire perdre les élections à Trump. Et comme il le pressent, le danger flotte dans l’air depuis le début de la guerre en Iran qui a fait redémarrer l’inflation.
Il s’ingénie aujourd’hui à limiter la victoire des démocrates, en refaisant les cartes électorales, en purgeant les listes d’électeurs, et en faisant plein d’autres petites entraves sur la manière dont les élections vont se dérouler.
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Laurence Nardon affirme que « Trump est le roi du narratif politique »
Éric Le Boucher a publié récemment un article dans lequel il suggère que Trump pourrait fort bien s’accommoder d’une défaite des Républicains et poursuivre sa présidence jusqu’au terme de son mandat, en se posant comme le meilleur et en préparant sa postérité.
L.N. : C’est tout à fait exact. De toute manière, dans un régime présidentiel, le président ne part pas quand l’Assemblée passe de l’autre côté, donc Trump continuera son mandat.
Mais surtout, Trump est le roi du narratif politique : quoi qu’il arrive, même sur l’Iran, il peut construire un récit de victoire qui va convaincre sa base, qui est à environ 35% de l’électorat aujourd’hui, ce qui n’est pas négligeable.
Il a déjà à mon avis les éléments de langage pour expliquer que la perte du Congrès ne l’impactera pas lui-même puisque ce n’est pas son nom sur les bulletins, ce n’est pas lui le loser. Et comme il gouverne énormément par décret depuis deux ans, il continuera comme ça dans tous les cas.
Sa tête sur le Mont Rushmore, vous y croyez ?
L.N. : Probablement pas. Même si c’était voté et financé avant la fin de son mandat, ce qui ne sera pas le cas parce que les démocrates du Sénat et de la Chambre des représentants ne le voteront pas, il faudrait des années pour que ça se réalise. Et Dieu sait ce qui se passera après 2028.
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