Guerre au Liban : « Le pays est épuisé, il a besoin de soutien » assure Walid Joumblatt, figure politique du pays depuis 50 ans

Francois Mori/AP/SIPA

Un quatrième round de négociations s’est ouvert à Washington pour un cessez-le-feu entre Israël et le Liban, dans un contexte de reprise de l’escalade militaire entre les Etats-Unis et l’Iran, et alors qu’Israël poursuit ses frappes sur le Hezbollah au sud du Liban. Donald Trump est pour l’instant parvenu à convaincre Benjamin Netanyahu de ne pas bombarder Beyrouth — un message apparemment reçu, même si, au Liban, la méfiance reste de mise. Figure de la vie politique libanaise depuis cinquante ans, Walid Joumblatt s’est confié à Radio Classique.

 

Walid Joumblatt vient de publier ses mémoires : Un destin au Levant aux éditions Stock.

Les États-Unis semblent reprendre la main sur les négociations de cessez-le-feu au Liban. Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle pour le Liban ?

WALID JOUMBLATT : Je ne vois pas vraiment comment ils « reprennent la main ». Ils interviennent simplement pour calmer le jeu effroyable d’Israël, qui a détruit une grande partie du Sud et menaçait de nouveau de bombarder Beyrouth. Ils ont temporisé, mais on ne sait ni pour quand ni quelle est leur véritable politique.

Donald Trump aurait déclaré à Benyamin Netanyahou : « Tu es fou, tout le monde te hait maintenant. » Est-il possible que le président américain lâche son allié israélien, ou du moins lui force la main pour arrêter la guerre ?

WJ : Je ne peux pas le confirmer. Ce que je sais, c’est que Donald Trump émet vingt-cinq à cinquante déclarations par jour, parfois contradictoires. Mais sa ligne directrice reste invariable : le soutien à Netanyahou, qui mène au Sud-Liban une politique qui rappelle celle de Gaza. Pas davantage.

Y a-t-il un risque que le Sud-Liban devienne comme Gaza ?

WJ : Il y a déjà cinquante villages totalement rasés — plus une seule habitation n’y existe. Une ligne de destruction s’étend du Sud-Liban jusqu’au Golan. Le parallèle avec Gaza est troublant, mais il est réel.

Walid Joumblatt : « je ne vois d’Etat palestinien, ni de paix au Proche-Orient »

Vous écrivez dans votre livre qu’ « il n’y aura pas de paix israélienne, car la stabilité n’est pas l’objectif d’Israël. L’État hébreu ne pourrait survivre qu’avec des voisins faibles et divisés ». Quel est selon vous le but d’Israël au Liban ?

WJ : Sous prétexte d’attaquer le Hezbollah et de contrer l’Iran — car derrière le Hezbollah, il y a l’Iran —, on assiste à une destruction systématique du Sud-Liban, d’une partie de la banlieue sud de Beyrouth et de villages dans la Bekaa. Où s’arrêtera cette aventure meurtrière ? Je l’ignore. Quant à la Palestine, l’espoir d’un État palestinien sur une partie de la Cisjordanie disparaît lentement. Les colonies avancent partout. Il reste peut-être encore une zone autour de Ramallah, mais je ne vois plus d’horizon pour cet État palestinien, ni pour une paix au Proche-Orient.

WJ : Si le Sud-Liban devient comme Gaza, la question du retour des populations serait-elle, elle aussi, une cause perdue ?

Ce n’est pas une question de cause perdue. Nous recommençons aujourd’hui ce que nous avons vécu lors de la première invasion massive d’Israël au Liban en 1978. De 1978 à 2000, il a fallu près de vingt-deux ans pour libérer le Sud. Et nous voilà repartis. Les destructions, à l’époque, n’étaient pas aussi massives qu’aujourd’hui.

Une nouvelle occupation de vingt ans est-elle envisageable en 2026 ?

WJ : Tout est possible. Qui peut arrêter Israël ? Qui peut arrêter cette aventure militaro-politique ? On parle encore, dans certains cercles, du « Grand Israël ». Qu’on définisse donc où s’arrêtent ses frontières — car dès sa création, Israël n’avait pas de frontières clairement établies.

« Une paix à tout prix est impossible »

Quel est, selon vous, le meilleur et le pire scénario d’un cessez-le-feu ? Craignez-vous une paix à tout prix ?

WJ : Une paix à tout prix est impossible. On ne peut pas imposer une paix. Il faut d’abord que le territoire du Sud-Liban soit libéré, que les Nations Unies, avec l’armée libanaise, puissent le contrôler et en assurer la sécurité. Et il faut qu’Israël amorce son retrait. En ont-ils la conviction ? Je ne le crois pas.

Dans votre livre, vous écrivez : « Depuis 1977, je n’ai connu que des conflits, j’ai l’impression de vivre une guerre sans fin. » Craignez-vous le retour du démon de la partition confessionnelle, voire d’une guerre civile au Liban ?

WJ : Je ne vois pas de guerre civile au Liban. Ce que je vois, c’est qu’Israël pousse vers le nord la majorité des chiites du pays, ce qui peut générer des tensions confessionnelles et sociales. Mais si l’on prend les mesures nécessaires — créer de nouveaux centres d’hébergement, faire pression sur la communauté internationale pour qu’Israël se retire —, les habitants du Sud retrouveront leur élan naturel : celui de retourner sur leurs terres, quel qu’en soit le prix.

Le pays est épuisé. Il a besoin de soutiens matériels, d’approvisionnements de la part de la communauté internationale. L’État libanais doit également avoir conscience qu’il s’agit d’un effort de longue durée. Même si je suis favorable aux négociations en cours, la solution n’est pas pour demain.

Le retrait israélien est la condition première pour normaliser la situation, selon Walid Joumblatt

Qui défend le Liban aujourd’hui ? La France en fait-elle suffisamment ?

WJ : Heureusement qu’il y a encore la France et le président Macron, qui demeurent solidaires du pays. Mais la France a été écartée des négociations par la politique de Donald Trump, qui entend mener ces dossiers seul — sans que l’on sache réellement ce qu’il veut.

Quel avenir pour le Hezbollah au Liban ?

WJ : Ce parti fait partie du tissu social libanais. On ne peut pas dire que le Hezbollah est étranger aux chiites : il en est issu. Le problème, c’est qu’il est téléguidé par l’Iran. Et tout chiite qui voit son village détruit, son Sud natal occupé, ne peut que s’engager dans la résistance. C’est pourquoi le retrait israélien est la condition première pour normaliser la situation.

Peut-il déposer les armes ? Oui — mais uniquement s’il n’y a plus d’occupation. On ne peut pas demander à une résistance de désarmer sous occupation. Cela me rappelle la France : après la Libération, la Résistance a déposé les armes avec l’accord du général de Gaulle. Avant cela, personne n’aurait pu le lui demander.

Vous écrivez, à propos de l’automne 2024 : « Nous faisions semblant de ne pas avoir peur, de simuler une vie normale. » Est-ce encore votre sentiment aujourd’hui à Beyrouth ?

WJ : C’est partout pareil. Il faut tenir — mais ce n’est pas facile quand on entend des déflagrations, quand on voit des immeubles entiers s’effondrer. À cela s’ajoute une guerre psychologique permanente : les drones qui nous harcèlent chaque jour. On a l’impression que le drone est dans la chambre, dans le salon. Chaque Libanais vit avec ça.

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Il faut tenir. On n’a pas d’autre choix. Certains partent, émigrent. Mais il faut poursuivre la lutte, consolider l’unité politique, améliorer et créer de nouveaux centres d’hébergement. C’est une question qui engage la société civile, le gouvernement et les institutions internationales de soutien. Jusqu’à présent, cela fonctionne plus ou moins — mais il faut anticiper la durée, car ce conflit sera très long.

WJ : Très long ? Vous vous projetez sur quelle échéance ?

Je vous rappelle qu’Israël a envahi le Liban en 1978 et n’en est parti qu’en 2000, après vingt-deux ans. J’espère que nous n’en sommes pas là. Mais l’expérience nous a appris que les invasions israéliennes s’inscrivent dans la durée. Et avec ce gouvernement, cela risque de durer encore plus longtemps.

Il faut tenir, il faut survivre. Nous sommes l’ancienne génération — nous allons disparaître. C’est à la nouvelle de tenir. Ce n’est pas facile, mais le peuple libanais, et les gens du Sud en premier, a traversé des épreuves très dures. Celle-ci est encore plus dure. Mais nous tiendrons.

Laurie-Anne Toulemont

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