Menaces de Donald Trump, dépenses militaires : Hubert Védrine décrypte les enjeux du Sommet de l’Otan

Pierre Laguette/SIPA

Le sommet de l’OTAN commence aujourd’hui à Ankara, en Turquie, alors que les relations entre Trump et l’Europe sont tendues à cause des questions de dépenses dans la défense. Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères et diplomate, était au micro de David Abiker ce mardi matin pour décrypter les enjeux de ce sommet. Il insiste sur la nécessité pour l’Union européenne d’atteindre une autonomie stratégique, afin de ne plus être sous la coupe des humeurs du président américain. 

Comment se passe un sommet de l’OTAN ?

HUBERT VÉDRINE : Comme tous les sommets : il y a des préparations, des discussions, et à la fin un communiqué. C’est très préparé, même si une partie de la réunion reste dynamique, notamment avec la question de l’imprévisibilité de Trump.

Les chefs d’État connaissent-ils les dossiers par cœur ?

H.V. : Non, les chefs d’Etat ne sont pas des techniciens, ce sont des décideurs. La vraie question pour les Européens est de savoir s’il faut enfin se résoudre à augmenter leurs efforts de défense et à se défendre par eux-mêmes, tout en tentant de préserver le lien avec des États-Unis devenus erratiques. C’est la question de fond. Après ça peut se traduire en termes techniques.

Hubert Védrine affirme que « le sujet central du sommet de l’OTAN est l’avenir »

Ce qu’on va observer à ce sommet, c’est d’une part la variable Trump, et d’autre part le rôle de la Turquie, qui est dans l’OTAN depuis 1952. Ce n’est pas une nouveauté, mais qui est important pour Erdoğan, qui mène une politique qu’on pourrait qualifier de sous-gaulliste, d’opportuniste. Il maintient des liens étroits avec la Russie et espère jouer un rôle au moment du dénouement sur l’Ukraine.

Mais ce n’est pas le sujet central de l’OTAN, même si certains vont tenter, en amadouant Trump, comme Macron l’a fait efficacement lors du G7 et à Versailles, d’obtenir un réengagement américain dans la défense de l’Ukraine.

Le sujet central, c’est l’avenir. Les Européens, qui ont supplié les Américains de les protéger après la Seconde Guerre mondiale, n’ont pas fondamentalement changé de logique, même s’ils sont contraints désormais, du fait de l’incertitude créée par Trump sur l’avenir de l’Alliance, sur la garantie de l’article 5 qui stipule que toute attaque contre un allié doit entraîner une réaction de ses alliés. Ce ne sont pas les Européens qui protègent les États-Unis.

La France veut davantage d’autonomie stratégique vis-à-vis des États-Unis

Ce texte a été rédigé à la demande du président Truman, contre la volonté initiale du Sénat américain, pour que l’Amérique protège l’Europe. Et pour la plupart des Américains, ce que les Français ont toujours du mal à comprendre, ils en sont encore là mentalement, même s’ils constatent qu’ils doivent aller un peu dans le sens préconisé par le président Macron depuis des années : davantage d’autonomie stratégique, c’est-à-dire moins de dépendance.

Les Européens y vont à reculons, parce que ça coûte cher, c’est compliqué, et les électeurs veulent du social, pas du militaire.

Comment pensent les autres Européens ?

H.V. : Ils continuent de considérer comme une aubaine extraordinaire d’être protégés par les Américains. Certes, ils ont des besoins en matière de défense, mais 70 % de leurs dépenses de défense sont des achats aux États-Unis, ce qui est très avantageux pour les Américains.

« Les États-Unis ne veulent pas renoncer à cet énorme marché d’armement en Europe » selon Hubert Védrine

Il ne faut donc pas prendre au premier degré les menaces de Trump. Il peut vider l’Alliance de son contenu essentiel, retirer des troupes, ne pas déployer certaines armes en Europe, c’est là toute l’inquiétude actuelle. Mais fondamentalement, les États-Unis ne veulent pas renoncer à cet énorme marché d’armement en Europe.

Quand Trump pousse les Européens à s’armer davantage, ils l’acceptent, en partie pour l’amadouer, parce qu’ils ont peur, mais à condition d’acheter davantage aux États-Unis. Les Français, eux, voudraient mettre en avant une préférence européenne. Mais ça, les Américains n’en veulent pas. C’est un des enjeux du sommet.

Il y a donc un double problème. Vous avez souligné le problème politique, et il y a aussi un problème technologique puisque quand on a recours à la technologie américaine, s’en extraire est extrêmement difficile.

H.V. : Oui, mais c’est le résultat de décennies de choix antérieurs. Si on raisonne en termes d’autonomie stratégique progressivement construite, c’est un raisonnement qui s’étend sur 10 ans.

Les Européens amadouent Trump en dépensant toujours plus dans la défense

Mais il existe d’autres possibilités. Par exemple, quand le Danemark a pris conscience du danger avec les menaces de Trump sur le Groenland, il est passé d’un système de défense américain à un système [franco-]italien. Ce sont des réponses ponctuelles.

Mais l’autonomie stratégique, c’est la ligne française, et les Européens n’y ont jamais adhéré. La question de fond pour ce sommet, c’est : va-t-il être dominé par la volonté d’amadouer Trump ?

Ça marche encore, l’amadouement ?

H.V. : Ça marche plus que jamais, depuis que les Européens ont peur de Trump. À chaque sommet, ils annoncent qu’ils vont dépenser davantage, sans mentionner la préférence européenne. Il faudra regarder dans le communiqué final s’il y a un élément, même minuscule, sur cette perspective européenne.

Hubert Védrine : « L’histoire nous offre une nouvelle occasion pour construire un pilier européen » 

Si le communiqué dit simplement qu’ils ont décidé de dépenser davantage pour la défense, c’est-à-dire en achetant davantage aux États-Unis, ce n’est pas la ligne française. Mais les Européens sont divisés sur ce point.

Cela signifie-t-il qu’il pourrait y avoir un sommet à deux niveaux : en façade, des effets d’annonce pour satisfaire Trump sur des achats d’armement, et en coulisses, une préparation discrète de l’autonomie stratégique ?

H.V. : On peut le formuler ainsi, mais cela dépasse le cadre du sommet, c’est la question de fond. Trump est à la Maison Blanche jusqu’en janvier 2029, avec des midterms qui pourraient peut-être changer la donne.

Certains dirigeants se disent qu’il faut construire une autonomie stratégique sur 5, 10 ou 15 ans, mais que tactiquement, ce n’est pas le moment de l’afficher dans un sommet de l’OTAN. D’autres espèrent que Trump passera et que les choses reviendront comme avant.

« L’Union européenne n’a pas de compétences en matière de défense » affirme Hubert Védrine

Les Européens peuvent s’accorder tactiquement pour le calmer, tout en divergeant sur la nature des investissements, la coopération et l’organisation d’un éventuel pilier européen. Il faudra regarder sous le communiqué officiel pour identifier quels pays se rapprochent d’une ligne, qu’on appelle française mais qui ne l’est pas exclusivement. C’est là que se joue l’enjeu, sur le long terme.

Les Français ont-ils des partenaires qui les comprennent ?

H.V. : Je pense qu’environ un tiers des dirigeants européens comprennent cette logique. Pourquoi la Pologne a-t-elle fait des annonces aussi ambitieuses sur le développement de son armée, en achetant en Corée, faute d’équivalent européen ? Pourquoi le chancelier allemand vise-t-il à constituer la première armée conventionnelle d’Europe ? Dans la configuration d’avant, cela n’aurait pas été nécessaire. L’Italie se rapproche également de cette ligne.

L’Allemagne va investir 600 milliards d’investissement dans sa défense

Mais ce pilier européen concerne aussi l’Angleterre et le Canada, l’Union européenne n’a pas de compétences en matière de défense, quoi qu’en dise Mme von der Leyen. On arrive à 10 pays maximum : Angleterre, France, Allemagne, Pologne, Suède, Italie, et quelques autres.

L’Allemagne a annoncé la veille du sommet de l’OTAN, hier, 600 milliards d’investissement dans sa défense. Comment interprétez-vous cette annonce ?

H.V. : Cela répond aux demandes de Trump, et plus largement aux demandes américaines qui existaient déjà avant lui, depuis Obama au moins, sur le partage du fardeau de la défense. Mais la vraie question est : ce budget servira-t-il à acheter américain ou à fabriquer européen ? C’est difficile à dire pour l’instant.

Il faut regarder si le communiqué contient un mot sur la préférence européenne, concept que le système américain, industriel et technologique, rejette absolument. Voilà toute l’ambiguïté des annonces de hausse des dépenses de défense.

Est-ce une injonction paradoxale de la part des États-Unis ?

H.V. : Non, ce n’est pas paradoxal pour eux. Au départ, ils protégeaient l’Europe parce que c’était dans leur intérêt d’empêcher l’Europe de devenir communiste. Avec le temps, l’Europe est devenue un concurrent et ils ont commencé à s’en irriter. Trump, n’ayant aucun surmoi, le dit brutalement.

Fondamentalement, les Américains ne peuvent pas quitter l’Alliance. Tout le complexe militaro-industriel, désormais aussi technologique, veut conserver les marchés européens. Il peut la vider de son contenu, retirer des troupes, mais pas la démanteler.

Les dirigeants européens sont divisés sur la possible autonomie stratégique de leur continent

C’est donc aux Européens de jouer habilement, sans provocation inutile, pour avancer vers un peu de préférence européenne, quitte à signer des communiqués lénifiants. Et cela renvoie à notre capacité industrielle à produire ensemble, ce qui n’est pas évident compte tenu des rivalités permanentes au sein du pilier européen.

C’est un long chemin, mais un sommet est un moment qu’on peut utiliser ou laisser passer, c’est une question purement tactique.

Le Royaume-Uni est-il définitivement moins aligné sur la politique américaine qu’autrefois ?

H.V. : Les Britanniques sont contraints en matière nucléaire, ils n’ont pas d’autonomie véritable dans ce domaine, contrairement à la France. Mais même les Anglais, malgré leur démagogie habituelle et l’affection de Trump pour ses golfs britanniques, voient bien que la garantie n’est plus automatique, que la relation spéciale n’est plus ce qu’elle était.

Donc les Anglais sont, jusqu’à un certain point, disponibles pour une progression vers davantage d’autonomie européenne, à condition de ne pas trop le dire et de le gérer à l’anglaise. Je ne les mettrais pas à l’extérieur du mouvement.

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À quoi ressemblerait l’OTAN dans un format où l’autonomie stratégique européenne serait plus affirmée ?

H.V. : Le traité en tant que tel va continuer, même Trump ne veut pas le démolir, et les démocrates ont fait voter des textes exigeant les deux tiers du Congrès pour l’annuler. Il peut le vider de son contenu, mais pas l’abroger.

« Il faut distinguer le traité de l’organisation » rappelle Hubert Védrine

Il faut bien distinguer le traité de l’organisation : l’OTAN en tant qu’organisation est venue après le traité. Si les Européens avaient voulu faire de l’Europe une puissance, ils auraient pu, comme le général de Gaulle, rester dans l’Alliance tout en sortant de l’organisation et en construisant quelque chose entre eux.

Ça n’a pas eu lieu, mais l’histoire nous représente aujourd’hui cette même option. Il pourrait donc y avoir, au sein de l’organisation, un pilier européen et canadien, progressivement et prudemment construit.

Avec un commandement autonome ?

H.V. : C’est la question suivante. À supposer qu’on dégage les moyens nécessaires, notamment en corrigeant notre endettement, quel état-major ? Aujourd’hui, c’est un général américain qui commande, c’est l’arrangement du début qui nous dispense d’avoir à choisir entre un Français, un Allemand et un Polonais. Il faudra se mettre d’accord sur un état-major tournant ?

Et viendra ensuite une question encore plus complexe : qui donnerait l’ordre d’abattre tel avion ennemi ? C’est un long chemin, qui se raisonne sur 5, 10, 15 ans. Mais c’est la question qui est devant nous. On va voir tout de suite si les Européens vont escamoter ou utiliser le rendez-vous turc pour avancer. Préférence européenne ou pas, c’est ça l’enjeu.

 

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