Emmanuel Macron a présidé hier la première journée nationale de commémoration de l’innocence du capitaine Dreyfus, 120 ans après sa réhabilitation par la Cour de cassation le 12 juillet 1906. Vincent Duclert, historien, spécialiste de l’affaire Dreyfus et auteur de Dreyfus, Jour de gloire aux éditions Les Belles Lettres, était l’invité de la matinale de Radio Classique ce lundi. Présent à la commémoration, il revient sur les leçons qu’on peut tirer de cette affaire et qui sont plus que d’actualité aujourd’hui, dans un contexte de résurgence de l’antisémitisme.
Charles Dreyfus évoque la longue pérégrination de cette statue, qui a erré dans Paris pendant près de quarante ans.
VINCENT DUCLERT : Il y a eu cette journée nationale voulue par le président de la République, et le même jour, la statue au sabre brisé a été transférée devant la Cour de cassation. Deux événements qui ont donné encore plus de force à cette journée, qui était tout à fait réussie.
Cette statue a été commandée par le ministre de la Culture Jack Lang en 1984, et elle fut réalisée en 1986. À l’époque, son créateur, Louis Mitelberg, l’envisageait dans la cour de l’École militaire. Mais Charles Hernu, ministre de la Défense, et François Mitterrand n’en ont pas voulu, et aucune institution n’a accepté de l’accueillir car en 1986, l’affaire Dreyfus divisait encore la France, elle était gênante pour la nation.
La statue a donc été exilée dans le jardin des Tuileries. C’est Jacques Chirac, en tant que maire de Paris, qui en 1994 la sort et la place boulevard Raspail, un lieu sans signification particulière, jusqu’à aujourd’hui.
Vincent Duclert : « Il y a eu un temps du déni et du mépris pour cette affaire jusqu’en 1998 »
Charles Dreyfus et moi-même nous sommes associés pour convaincre la mairie de Paris et la présidence de la République, avec d’autres soutiens, Paul Salmona, directeur du musée d’art et d’histoire du judaïsme, et Aurélie Filippetti, directrice des affaires culturelles à la ville de Paris. Il y a eu un alignement des planètes, et le président de la République a tenu à saluer dans son discours la présence de la statue. C’était un jour parfait.
Dans votre ouvrage, vous parlez d’un « temps du déni et du mépris ». Est-ce que c’est ce qu’a véritablement ressenti la famille Dreyfus ?
V.D. : Oui, absolument. La famille a été totalement isolée. La décision de la Cour de cassation du 12 juillet 1906 est une très grande décision : la Cour de cassation a instruit pendant deux ans et demi, repris tout un dossier tentaculaire, rempli de faux et de manipulations, pour asseoir la reconnaissance de l’innocence de Dreyfus sur des bases absolument incontestables, en droit comme en vérité.
Dreyfus a dû se défendre tout seul, sans soutien de l’État
Quelques jours après l’arrêt, le capitaine Dreyfus reçoit la Légion d’honneur. Mais immédiatement, l’Action française attaque la Cour de cassation, prétendant qu’elle a jugé sur un faux, sur une manipulation d’un article du code pénal. Dreyfus se retrouve seul à défendre cette décision, poursuivant les journaux en diffamation, sans que les pouvoirs publics s’engagent.
Ce temps du déni et du mépris durera jusqu’en 1998, jusqu’au centenaire du J’accuse. Jacques Chirac, devenu président, écrit alors une très belle lettre aux familles Dreyfus et Zola, et Lionel Jospin organise une cérémonie au Panthéon.
En 2006, une grande cérémonie est organisée à l’École militaire par Jacques Chirac, mais sans lendemain. Vingt ans plus tard, ce qu’imagine Emmanuel Macron, c’est un « panthéon permanent » : chaque année, on parlerait du capitaine Dreyfus, des dreyfusards et du dreyfusisme.
Une journée nationale de commémoration de la reconnaissance de l’innocence d’Alfred Dreyfus a été mise en place le 12 juillet
Souhaitez-vous, à titre personnel, qu’Alfred Dreyfus entre au Panthéon ? Est-ce la suite logique ?
V.D. : Très honnêtement, j’ai proposé cette idée à Jacques Chirac en 2006, qui l’a sérieusement envisagée. Mais des attaques fallacieuses ont surgi contre l’image de Dreyfus, présenté comme une simple victime, ce qu’il n’est pas. Dreyfus est un combattant qui a résisté à l’impensable, un citoyen engagé, un symbole très fort. Ces polémiques ont conduit Chirac à ne pas poursuivre.
Emmanuel Macron a choisi la journée nationale de commémoration. Honnêtement, je pense que c’est une très bonne idée.
Le Panthéon, c’est très fort, mais c’est une seule fois: on l’a vu avec Marc Bloch, avec Manouchian. Là, chaque année, la société peut s’emparer du sujet, avec une statue ouverte à tous, dans un lieu splendide.
« L’antisémitisme est un mécanisme » soutient Vincent Duclert
On sent une urgence dans ce livre. La communauté juive a été attaquée à Sarcelles, l’enquête est en cours. Qu’est-ce qui vous inquiète le plus dans le parallèle entre l’affaire Dreyfus et notre société aujourd’hui ?
V.D. : D’abord, il est très important de dire que l’affaire Dreyfus prouve qu’on peut lutter contre l’antisémitisme. Je tiens à souligner la valeur de Charles Dreyfus : 98 ans, remarquable, il a toujours soutenu les historiens sans jamais rien demander en retour. On retrouve en lui les qualités morales du capitaine : la discrétion et l’humilité.
Sur l’antisémitisme, l’affaire Dreyfus démontre qu’on peut le combattre, attaquer les antisémites de front, et repenser la démocratie face à lui. C’est ce qu’a dit le président de la République, avec justesse. Le dreyfusisme est un rempart contre l’antisémitisme.
Il faut tirer des leçons de l’affaire Dreyfus
On comprend avec l’affaire Dreyfus que l’antisémitisme s’attaque aux Juifs, à toutes les minorités, et aux institutions de la République, c’est un mécanisme. Tout citoyen doit le combattre. C’est odieux d’exploiter l’antisémitisme pour des intérêts partisans. Ce qui a été montré hier, c’est que l’antisémitisme ne passera pas, et que nous avons des armes, et notamment le dreyfusisme, qui est une méthode, une volonté.
Votre livre est-il aussi une sorte d’antidote, qui donne des clés ?
V.D. : Oui, je l’ai conçu comme ça. Travailler dans l’urgence ne signifie pas bâcler ; c’est trouver les mots et répondre aux interrogations de la société. Le discours du président de la République était très bien articulé, écrit par son conseiller mémoire Bruno Roger-Petit, et pleinement endossé par un président qui suit ce dossier depuis longtemps. Il faut vraiment le saluer pour ce qu’il fait pour la mémoire, en s’appuyant sur la vérité historique.
Il faut dire aux Français qu’il y a des affaires terribles, mais qu’on en sort la tête haute. L’affaire Dreyfus est terrible au départ : on broie un innocent, on menace les dreyfusards. Mais en reconnaissant les vérités de l’antisémitisme et de la raison d’État, la nation grandit, et elle offre des exemples : Anatole France, Émile Zola, le colonel Picquart.
« Lucie est une pièce maîtresse de la défense du capitaine Dreyfus. »
Il ne faut pas oublier aussi l’engagement des journalistes. Les femmes journalistes naissent à ce moment-là, notamment autour du journal La Fronde, qui va créer la première école de journalisme avec Dick May.
Il y a une femme à laquelle vous consacrez également une place dans votre livre : Lucie Dreyfus. Pourquoi était-ce important de lui donner la parole ?
V.D. : Parce que Lucie a été extraordinaire : elle a trouvé les mots pour réconforter son mari qui parfois désespérait, allait jusqu’à songer au suicide. Lucie est une grande écrivaine, à la fois très sensible et d’un grand sang-froid.
Et ce qui est très intéressant, c’est que alors que les femmes à l’époque n’ont aucun droit, ne votent pas, et ne sont pas citoyennes, elle devient la tutrice légale de son mari quand celui-ci est sur l’île du Diable. C’est elle qui agit en son nom, qui travaille avec les avocats, et elle devient une pièce maîtresse de la défense du capitaine Dreyfus.
« Le mécanisme similaire entre l’affaire Dreyfus et la Shoah est l’antisémitisme » explique Vincent Duclert
Elle survivra à la Seconde Guerre mondiale, réfugiée dans un couvent à Valence sous le nom de Madame Duteil, nom lié du reste au chanteur Yves Duteil. Elle mourra presque de chagrin en apprenant la mort de sa petite-fille Madeleine Lévy : résistante, arrêtée par la milice à Toulouse, morte à Auschwitz, elle avait accompagné jusqu’à la chambre à gaz les enfants dont elle s’occupait dans le convoi.
C’est là qu’au fond, de l’affaire Dreyfus, on en vient à la Shoah. Le mécanisme similaire, c’est l’antisémitisme, qui fabrique aussi l’extermination des Juifs. Tout est là pour dire qu’on ne peut accepter le moindre antisémitisme en France.
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C’est aussi un message à la jeunesse, où l’on voit un brouillage entre antisionisme et antisémitisme. Il faut agir d’urgence.
V.D. : Tout à fait. En tant qu’inspecteur général, je l’ai suivi dans de nombreux établissements. Il y a aujourd’hui une forme de court-circuit : quand on étudie la Shoah, certains élèves rétorquent en montrant ce que fait Israël à Gaza. Ce qui est très intéressant, c’est qu’avec l’affaire Dreyfus, on peut expliquer l’antisémitisme sans ce brouillage, sans cette confusion.
J’ai assisté à Versailles à des travaux remarquables menés par des élèves, je félicite les professeurs et les inspectrices qui les ont accompagnés. Il faut absolument continuer à enseigner l’affaire Dreyfus et le monde juif dans les établissements scolaires, car cela ouvre sur l’ensemble de la société française, et sur le monde.
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