Incendies à Fontainebleau : « Le réchauffement climatique impacte notre patrimoine, mais on peut protéger, prévenir et réparer » estime Guillaume Poitrinal

Pierre Laguette/SIPA

Alors que la forêt de Fontainebleau est touchée par des incendies depuis dimanche dernier, Emmanuel Macron s’y rend ce jeudi pour apporter son soutien aux pompiers mobilisés. Guillaume Poitrinal, promoteur immobilier et président de la Fondation du patrimoine, était l’invité de la matinale de Radio Classique ce jeudi. Il insiste sur la nécessité d’adapter les villes au réchauffement climatique et déplore le manque d’action et de renouvellement des infrastructures. 

Vous avez lancé une collecte pour financer des mesures d’urgence et de prévention contre les incendies de forêt. 32 000 hectares ont déjà brûlé, on est très en avance sur le calendrier. À quoi est destinée cette collecte, Guillaume ?

GUILLAUME POITRINAL : À la prévention, mais surtout à la replantation. Replanter un hectare coûte à peu près 4 000 €, donc avec 32 000 hectares, on commence à parler de sommes vraiment importantes, qui dépassent les 100 millions d’euros.

Il faut savoir que cette forêt appartient à environ 10 % à l’État, c’est l’ONF, les forêts domaniales. Il y a 17 millions d’hectares de forêts en France. Il y a donc un enjeu de refinancement de ces plantations, qui doivent être faites vite et bien, avec des plants qui résistent au réchauffement climatique.

Il y a une mobilisation populaire face au réchauffement climatique qui affecte le patrimoine

J’appelle tous les Français qui aiment la forêt de Fontainebleau : pour replanter 100 m², il faut 40 €. La forêt de Fontainebleau, c’est un monument. On va replanter ces forêts, on va les retrouver. Une collecte spéciale ouvre ce matin, dédiée spécifiquement à la reconstitution du massif des Trois Pignons, qui appartient à notre patrimoine commun.

Nous avons également diffusé il y a quelques jours un reportage de Rémi Pfister depuis l’église Saint-Eustache, où l’on apprenait que le grand orgue souffrait énormément de la chaleur. C’est le cas également des grands monuments de France ?

G.P. : Absolument. On observe désormais des fissures, des effondrements, des incendies qui se propagent plus vite en période de canicule. Le réchauffement climatique impacte notre patrimoine.

Il existe cependant des solutions : protéger, prévenir, réparer. Il y a une mobilisation populaire que nous encourageons avec Stéphane Bern, avec le Loto du patrimoine, les grandes collectes.

Les constructions en bois sont plus adaptées aux épisodes caniculaires

Sur le site de la Fondation du patrimoine, vous trouverez 2 500 projets en cours de financement : l’église de votre village, un pont, un lavoir, un musée, des théâtres. Nous travaillons notamment à la réouverture des théâtres de sous-préfecture du XIXe siècle. Nous avons rouvert Châtellerault, nous allons rouvrir Guéret et Bar-le-Duc. C’est une magnifique cause.

Qu’est-ce qui ne va pas aujourd’hui dans notre habitat ? Après les trois grosses vagues de chaleur, il continue à faire chaud dans nos murs, la chaleur ne redescend pas.

G.P. : Nous avons choisi de construire une ville très minérale, avec des matériaux stockeurs de chaleur, à forte inertie. L’inertie présente un intérêt au début d’une canicule : le bâtiment garde la mémoire de la température précédente, ce qui procure une sensation de fraîcheur. Mais autrefois, les canicules duraient 48 heures. Aujourd’hui, elles durent une semaine, et la chaleur se retrouve piégée dans les murs en béton, parfois en pierre, et elle ne se dissipe plus la nuit.

« Il faut adopter une conception bioclimatique des bâtiments » soutient Guillaume Poitrinal

Le bois présente plusieurs vertus : c’est un matériau bas carbone qui stocke du carbone. Mais surtout, le comportement de nos bâtiments en bois est remarquable en période de canicule.

On va pouvoir rafraîchir la nuit car le matériau est sans inertie : il ne stocke pas de chaleur, c’est un isolant thermique. La nuit, les températures baissent et le bâtiment peut se rafraîchir.

Sur notre opération de bureaux de 120 000 m² à Nanterre Université, l’Arboretum, à deux pas de La Défense, nous avons mesuré 6 °C de moins en journée par rapport à la dalle de La Défense.

Guillaume Poitrinal : « La ville de demain sera d’inspiration méditerranéenne et haussmannienne »

C’est dû à des bâtiments qui ne rayonnent pas, à la végétation, à une petite rivière et à une conception bioclimatique des bâtiments, avec des terrasses et des fenêtres ouvrantes. C’est très agréable d’y travailler.

Quelle est la différence de température entre une maison à la campagne et un appartement parisien ?

G.P. : La différence est absolument considérable : 6 à 7 °C en journée, et jusqu’à 20 °C la nuit. Un vrai rafraîchissement devient possible dès lors qu’on réduit les matériaux à forte inertie, qu’on ajoute de la végétation, et qu’on pratique une écoconception des bâtiments.

Il faut des bâtiments qui captent peu le rayonnement : des façades non entièrement vitrées, des casquettes formant des terrasses, des escaliers extérieurs qui abritent les façades. On a toute une écoconception qui est adaptée au réchauffement climatique.

« Il faut repenser l’architecture de la ville en fonction des canicules »

Nous essayons également de ne pas dépasser 6 ou 7 étages, afin de faire des bâtiments qui se font de l’ombre les uns aux autres.

Une tour prend le rayonnement solaire sur 300 degrés, c’est une serre, et on ne peut pas ouvrir les fenêtres. La ville de demain sera d’inspiration méditerranéenne et haussmannienne, et ne dépassera probablement pas 6 ou 7 étages.

Est-ce que nous ne payons pas également des choix politiques ? On a tout misé sur la rétention de chaleur pour économiser l’énergie, en oubliant qu’il faudrait de plus en plus l’évacuer. S’est-on trompé sur le DPE ?

G.P. : Oui, très largement, et c’est connu. On s’est trompé sur le DPE, d’abord parce qu’il ne prend pas en compte le bilan carbone. La France est obsédée par la consommation et les économies d’énergie, cela remonte à Raymond Barre, et depuis, on est enfermés dans ce tunnel des kilowattheures.

Guillaume Poitrinal : « Nous devons adapter nos études au changement climatique tel qu’on le vit aujourd’hui »

Le vrai sujet, c’est le bilan carbone et l’adaptation au changement climatique, qui est pour une grande part inévitable. Nous travaillons sur le bilan carbone pour les températures de 2060-2070.

Dans le même temps, il faut adapter la ville : utiliser le bois à la place des matériaux minéraux, et repenser toute l’architecture en fonction de canicules de plus en plus fréquentes.

Il y a eu des pétitions signées à Paris : « pas de volets, pas de loyer ». Supprimer les volets dans certains immeubles parisiens, c’était aussi une erreur ?

G.P. : Bien sûr qu’il faut s’abriter, limiter l’impact du rayonnement solaire, et utiliser des matériaux non stockeurs de chaleur, anti-îlots de chaleur.

« Les villes refusent toute construction, ce qui rend l’adaptation impossible »

Il faut ajouter des parcs, de la végétation, supprimer du bitume, et utiliser des couleurs plus claires, plus réfléchissantes, plutôt que des teintes sombres pour les revêtements.

Vous travaillez avec des thermiciens. Quel message vous délivrent-ils ?

G.P. : L’adaptation de nos études. La RT 2012, la RE 2020, ont été conçues à une époque où les canicules duraient 36 heures. On préconisait alors des bâtiments avec beaucoup de béton, des murs très épais.

Ce n’est plus adapté au changement climatique tel qu’on le vit aujourd’hui. Il faut une ville qui respire, des matériaux biosourcés, tels que le bois, la paille, le chanvre, à la fois très isolants et sans inertie. Il faut aussi concevoir la ville différemment et la renouveler.

« On continue de produire les mêmes produits qui ne répondent plus à la demande » déplore Guillaume Poitrinal

Ce qui me préoccupe, c’est le très faible nombre de permis de construire en ce moment. Beaucoup de villes refusent toute construction, or, sans construction, il n’y a pas d’adaptation possible. Il faut de la promotion immobilière, mais d’un nouveau type, qui soit susceptible d’attirer à nouveau des investisseurs.

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Une partie de la crise immobilière est liée au fait qu’on continue à produire les mêmes produits qui ne correspondent plus à la demande. Sur le campus dont je vous parlais, nous accueillons en pleine crise AstraZeneca, Otis, Panasonic, GCC, Spie Batignolles Energy : c’est un succès locatif remarquable au milieu d’une crise considérable.

Et ça fonctionne parce qu’on a posé la question du produit et qu’on en propose un autre. C’est cela, à mon sens, qui nous permettra de sortir de la crise immobilière.

« Les normes administratives nous rendent très lents en matière d’adaptation »

Et pourtant, le GIEC et les ministres de la transition écologique alertent depuis des années sur la dimension plus spectaculaire de ces canicules, qui sont plus précoces et plus longues. Pourquoi, au niveau politique, n’arrive-t-on pas à convaincre ?

G.P. : Vous ne pouvez pas imaginer l’inertie néo-administrative. La France est un territoire de lobbys. Le réglementaire et le para-réglementaire, toutes ces normes qui ne figurent ni dans la loi ni dans les décrets, mais qui font partie des habitudes interprofessionnelles, nous rendent très lents en matière d’adaptation.

C’est cela qu’il va falloir revoir sous la pression non pas des lobbys mais des habitants de ces logements. Ce sont eux qui nous amèneront dans ce changement de paradigme à nous interroger sur ce avec quoi on construit, comment on construit, et ce qu’on construit.

 

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