Après avoir échoué à faire adopter le projet de loi de finances, le Premier ministre Sébastien Lecornu poursuit aujourd’hui ses consultations avec les responsables politiques de droite et de gauche. Deux options sont sur la table, celle d’une loi spéciale décidée lors d’un conseil des ministres extraordinaire qui se tiendrait ce lundi soir, ou le recours au fameux 49.3 de la Constitution. Bertrand Martinot, économiste et spécialiste des questions sociales et de l’emploi, ancien conseiller social à l’Elysée sous Nicolas Sarkozy était l’invité de Radio Classique ce lundi. Il nous aide à comprendre pourquoi la suspension de la réforme des retraites va nuire à la création de richesse en France.
C’est le sujet du jour : cette loi spéciale qui permettra d’adopter un budget de court terme. Certains parlent de rustine, disent c’est mieux que rien. Est-ce que c’est si terrible ?
BERTRAND MARTINOT : À court terme non, l’État peut continuer à fonctionner. Maintenant, ça pose énormément de problèmes techniques sur les nouveaux investissements, les nouveaux projets, les marchés publics. Ça peut tenir quelques semaines effectivement. On a un problème avec l’effort de défense qui ne peut pas être fait avec une loi spéciale en reconduisant simplement le budget. On peut espérer qu’on aura un budget comme l’année dernière d’ici quelques semaines.
On a appris la semaine dernière grâce à l’INSEE que la croissance restait faible, mais plus élevée que celle de l’Allemagne, qu’elle était meilleure que prévu. Les entreprises françaises continuent à investir. On a des chiffres de création d’entreprises records. Question à l’économiste : la France va-t-elle si mal ?
B.M. : La France ne va pas bien mais l’Allemagne va encore moins bien sur l’économie réelle, notamment sur l’industrie, le commerce extérieur. La différence entre la France et l’Allemagne, c’est surtout les finances publiques. On a un problème particulier en France sur ce sujet. L’Allemagne de ce point de vue est beaucoup mieux lotie que nous. Concernant l’économie réelle et les perspectives de croissance, les Allemands ont parfaitement identifié le problème et ils essaient de se donner les moyens de rebondir. Quand on se compare à l’Allemagne, on ne peut pas dire que la France décroche par rapport à l’Allemagne. Globalement, c’est plutôt l’ensemble de l’Europe qui décroche par rapport aux États-Unis et ça date d’une vingtaine d’années.
Il y a des pays en Europe qui s’en sortent mieux, comme le Danemark et la Hollande. Vous savez pourquoi ?
B.M. : On revient toujours à la question de la gestion saine des finances publiques, c’est la maladie française qui pose d’énormes problèmes. Ce sont des pays à prélèvements obligatoires importants, mais les systèmes d’incitations au travail, à la prolongation de la vie professionnelle par exemple, la fiscalité en général sont plutôt mieux orientés qu’en France. Ils ont des politiques publiques globalement plus efficaces. Ils ont aussi des systèmes éducatifs qui sont un peu meilleurs que chez nous et en termes de croissance, ça compte beaucoup, le capital humain.
Bertrand Martinot : « La réforme des retraites n’est pas qu’un sujet financier ou comptable, c’est aussi une façon d’augmenter la taille du gâteau »
La France affiche une croissance molle, même si elle est meilleure que l’Allemagne, une dette publique très préoccupante et l’absence de projet d’investissement. On attend toujours une politique du logement de la part de l’État, une politique d’insertion des jeunes sur le marché de l’emploi, et des seniors, c’est encore pire. Vous avez publié l’an dernier Le travail est la solution, un titre risqué mais au moins clair, aux éditions Hermann avec Franck Morel. Quand la semaine dernière on acte l’enterrement de première classe de la réforme des retraites, que se dit l’ancien conseiller social à l’Élysée entre 2007 et 2008 ?
B.M. : C’est un immense gâchis. Les retraites, c’est le cœur du réacteur nucléaire des finances publiques en France puisque c’est le quart de la dépense publique. On oublie souvent la dimension « économie réelle ». Vous avez évoqué les questions d’emploi. Une réforme des retraites [aurait entraîné] plus d’emploi de seniors. On avait chiffré qu’à l’horizon 2030, ça faisait 300 000 emplois supplémentaires. Donc sa suspension est un très mauvais signal.
Quand vous dites « emploi supplémentaire », c’est-à-dire que le simple allongement du délai de départ en retraite fait qu’on crée de l’emploi ?
B.M. : Oui. Même en tenant compte du fait qu’il va y avoir des gens en carrière longue donc ils vont partir plus tôt, même en intégrant qu’il va y avoir un peu plus de chômage des travailleurs vieillissants, on aboutit à 300 000 créations nettes d’emplois.
C’est une question qui fait bondir nos auditeurs, certains disent : « à quoi bon allonger la durée du travail et reculer le départ en retraite puisque quand on a 55 ans et qu’on s’approche des 60, vous nous mettez dehors ! »
B.M. : C’est ce que les économistes appellent un effet horizon. Cet effet existe. Mais si vous avez la retraite à 60 ans, cet effet horizon commence à 55 ou 52 et quand la retraite est à 65 ans, il commence à 60. Donc en fait, reculer l’âge de la retraite entraîne des départs anticipés en plus, mais globalement, et c’est ce qu’on voit dans tous les pays de l’OCDE, quand vous décalez l’âge légal de la retraite, vous avez plus de gens qui travaillent. Dans un pays où la population active risque de stagner et va probablement décroître à partir des années 2030, on a besoin de mobiliser la force de travail existante. La réforme des retraites, ce n’est pas qu’un sujet financier, ce n’est pas qu’un sujet comptable, c’est aussi une façon d’augmenter la taille du gâteau.
Et donc de créer de la richesse. Si je vous ai bien compris, en reculant cet âge de départ, on crée des cotisants qui vont cotiser, donc on réduit le déficit social, le déficit des retraites. Est-ce qu’on a une idée de la réduction de la dette que pourrait entraîner le fait que plus de Français travaillent, notamment plus de seniors ?
B.M. : Ça dépend de l’objectif d’emploi qu’on se fixe. Si on avait le même taux d’emploi qu’en Allemagne, on peut estimer qu’on aurait un peu plus de 3% de PIB supplémentaires, ça ferait 45 à 50 milliards de recettes publiques supplémentaires, en prenant en compte le travail des jeunes. Mais le plus gros problème, c’est que la question de l’emploi du jeune est différente. Vous avez des pays qui ont davantage de cumul emploi-études, par exemple les pays scandinaves. Ça fait des emplois supplémentaires, c’est très bien, mais ce n’est pas le fond du sujet. Vous avez des pays où vous avez beaucoup plus d’apprentis et des pays où il y a beaucoup plus de stagiaires. Selon que vous êtes apprenti ou stagiaire, dans un cas c’est de l’emploi, dans l’autre vous êtes en formation. Mais un stagiaire long, est-ce que c’est fondamentalement différent d’un apprenti ? La question de l’emploi des jeunes est compliquée. L’emploi des seniors, c’est beaucoup plus simple, c’est lié au système de retraite et plus le système de retraite favorise l’allongement de la vie active, plus vous avez d’emploi des seniors. C’est surtout là que ça se joue.
Bertrand Martinot : « De manière générale, le système fiscal et social français décourage de travailler plus »
Aucune entreprise ne parle plus de l’abandon des 35 heures. Comment vous expliquez ça ?
B.M. : Les 35 heures ont été énormément assouplies et vous avez la possibilité juridique de faire autant d’heures supplémentaires que vous voulez. Il y a encore quelques verrous sur les contingents d’heures supplémentaires mais qui sont négociés souvent très hauts, donc il n’y a pas vraiment de sujet. Le sujet qu’on a sur les 35 heures maintenant, c’est le coût du travail de l’heure supplémentaire. Le travail n’a pas été fait, c’est-à-dire que l’heure supplémentaire coûte beaucoup plus cher, environ entre 40 et 45% selon les tailles d’entreprise, qu’une heure normale. Vous avez une forte désincitation à faire des heures supplémentaires. De manière générale, le système fiscal et social français décourage de travailler plus, que ce soit de faire du cumul emploi-retraite, que ce soit de travailler au-delà de 35 heures, que ce soit de reprendre du travail.
Pourquoi décourage-t-il ? Est-ce qu’on sait culturellement ce qui s’est passé ? En 1981, François Mitterrand arrive au pouvoir et met en place la retraite à 60 ans. Puis Lionel Jospin, Martine Aubry, les 35 heures. Ce sont deux marqueurs forts.
B.M. : Tout à fait. Et on oublie la culture qu’on a eu pendant très longtemps des pré-retraites, des régimes spéciaux de retraite. On en est sorti progressivement, mais on a fait ça sur 25 ou 30 ans et ça a fait beaucoup de dégâts. Je rappelle que jusqu’au début des années 2000, les gens quittaient le marché du travail en moyenne à 59 ans. En 2000, les gens partaient à 59 ans. Maintenant on est à quasiment 63 ans, donc on a fait beaucoup de chemin, mais on partait de très bas.
Qu’est-ce qu’il faut encore faire, puisque vous dites le travail est la solution ? C’est frappé au coin du bon sens. On s’enrichit en travaillant, on assure la prospérité par la création de valeur. Pour vous, c’est une solution globale ?
B.M. : Ce n’est pas la seule solution, mais il faut rappeler une évidence que certains ont oublié : c’est le travail qui crée la richesse. Il n’y a pas d’autre facteur de création de richesse. D’ailleurs pour créer du capital, il faut travailler. Pour créer du capital humain, pour créer du capital physique, il faut travailler. Donc le travail est la source véritable des richesses. Un travail qualifié, efficient, efficace. Le « travailler mieux » est quelque chose de très important, mais il y a aussi un problème de volume de travail. Il faut faire en sorte que tout notre système fiscal et social récompense davantage le travail par rapport au chômage, l’allongement de la vie active par rapport à un départ précoce et les heures supplémentaires. Le système doit donner de bonnes incitations. Si la sphère publique peut faire quelque chose de bien, ce n’est pas de surréglementer, c’est de donner les bonnes incitations pour que partout où c’est possible, les gens travaillent davantage.
D’ici 2050, les plus de 55 ans vont représenter un tiers du marché de l’emploi. Ils vont devenir un gibier rare en vérité. Qu’est-ce que ça change ?
B.M. : On ne peut pas sous-estimer l’effet de la démographie sur le marché du travail. C’est parce que la France avait une démographie plutôt favorable qu’on s’est permis de laisser partir les gens tôt, de ne pas se préoccuper de l’emploi des seniors, parce que les entreprises n’avaient pas de difficultés de recrutement, il y avait suffisamment de jeunes. Là, on est sur un retournement démographique qu’on n’a pas fini de vivre, qui fait qu’il y a une prise de conscience des entreprises qu’il va falloir travailler avec les travailleurs vieillissants, tout simplement parce qu’il y a des pénuries de main-d’œuvre, parce qu’ils ont des compétences. On est en train de faire un changement culturel. On était dans une culture du jeunisme et là, pour des raisons essentiellement démographiques, on est en train de s’apercevoir qu’on ne va pas pouvoir faire sans les travailleurs vieillissants. D’ailleurs, [si un employé] travaille jusqu’à 70 ans, on peut considérer qu’ [à 50 ans], c’est un travailleur jeune.
L’arrivée de l’intelligence artificielle préoccupe beaucoup de travailleurs. Est-ce que l’économie française est prête ? Est-ce qu’on se fait peur avec l’intelligence artificielle ? Quelle est votre vision en tant qu’auteur du livre « Le travail est la solution » ?
B.M. : Comme dans toutes les révolutions précédentes, on n’en sait rien de ce qui va se passer.
Parce qu’il y a beaucoup de prophètes.
B.M. : Bien sûr. Les prophètes sont parfois des gens assez intéressés, c’est-à-dire que ceux qui vous disent que l’IA va remplacer des millions d’individus sont aussi des gens qui vendent des solutions d’intelligence artificielle, notamment les big tech aux États-Unis. Je crois que si on regarde l’Histoire, elle va automatiser énormément d’emplois, y compris rédactionnelles avec l’IA générative, qui vont peut-être augmenter la productivité des travailleurs. Et surtout, il y a la grande inconnue : ce sont les nouvelles activités qui seront créées.
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L’électricité, par exemple, qui est la révolution la plus importante de la fin du 19e siècle, a généré énormément d’activités et ce ne seront pas forcément des activités à haute valeur ajoutée, on n’en sait rien. Prenons le cas d’Elon Musk, on nous promet le tourisme martien, je ne sais pas si ce sera forcément une activité à très haute valeur ajoutée. Il y aura tout un tas d’activités, des fonctions support dont on ne peut même pas imaginer les contours et qui ne sont pas forcément de la grande productivité, des activités à très forte productivité. En fait, on n’en sait rien. La meilleure solution quand on n’en sait rien, c’est d’avoir une culture générale, c’est d’avoir une qualification générale, c’est d’être prêt à apprendre tout au long de la vie. C’est un changement culturel sur le marché du travail. Mais la vérité, c’est qu’on ne sait pas quel est l’impact de l’intelligence artificielle à 20 ans.
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