De Rudyard Kipling, on ne retient souvent que Le Livre de la jungle, adapté au cinéma par Walt Disney en 1967. Pourtant, la vie de l’écrivain britannique, qui a vécu en Inde, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne ne se résume pas à cet unique chef-d’œuvre. On oublie parfois qu’il a reçu le Prix Nobel de Littérature ! Voici 5 choses à savoir sur cet écrivain au parcours parfois passé sous silence.
1. Kipling, un auteur symbole des Indes britanniques
Rudyard Kipling n’a passé que peu de temps en Inde, mais il y a vécu sa petite enfance, puis les années de jeunesse qui ont suivi l’adolescence. Il n’est pas surprenant qu’il en ait fait le cadre de ses plus mémorables récits.
Né à Bombay en 1865, il est arraché à une existence choyée dès l’âge de 6 ans pour recevoir l’éducation des jeunes gens de la bonne société en Angleterre. C’était l’usage chez les Anglo-Indiens, qui envoyaient leurs enfants faire leurs études en Angleterre, pour des raisons de climat et d’insuffisance des établissements d’enseignement sur place. Les onze ans de séparation qui suivirent ont profondément marqué l’écrivain, et l’écho s’en retrouve dans ses nouvelles et ses romans.

Il faudra attendre ses 17 ans pour qu’il retourne aux Indes, cette fois en tant que journaliste à la Gazette civile et militaire de Lahore, la ville de sa famille. Il devient ensuite rédacteur en chef adjoint du Pionnier d’Allahabad, poste qu’il occupe jusqu’à son retour en Europe en 1888. Six années durant lesquelles il accumule expériences, impressions et connaissances sur cet univers qui alimentera toute son inspiration. C’est son père — artiste devenu conservateur du musée de Lahore — qui l’avait initié au folklore, à la vie des animaux et à la nature.
2. Le Livre de la jungle n’a presque rien à voir avec le Disney
L’imaginaire collectif du Livre de la jungle a été largement façonné par le célèbre dessin animé de Walt Disney, sorti en 1967, le 19e classique d’animation du maître américain, et le dernier qu’il supervisa de son vivant. Or ce film prend de grandes libertés avec l’œuvre de Kipling. Les ordres de Walt Disney aux scénaristes étaient sans ambiguïté : il ne fallait surtout pas lire le roman original, pour éviter de tomber dans le piège d’un scénario sombre et réaliste, et conserver la magie propre aux productions Disney.
On ne retient donc que les grandes lignes de l’histoire, et les personnages diffèrent profondément de ceux décrits par Kipling. Selon Philippe Jaudel, maître d’œuvre du volume des œuvres de Kipling dans La Pléiade : « Le dessin animé des productions Disney n’a guère de rapport, sinon quelques situations ludiques ou parodiques, avec les textes de Kipling. Bagheera, menton en galoche, tient de la caricature de l’officier britannique, du pasteur victorien et du père affectueux. Baloo danse le swing d’un pas pesant et les Bandar-log jouent du jazz. Shere Khan, le tigre, n’est point tué. »
L’idée du Livre de la jungle, quant à elle, est née dans une maisonnette du Vermont que Kipling appelait Bliss Cottage (la villa du bonheur parfait). C’est là, durant l’hiver 1892, qu’il raconte avoir laissé venir à lui l’inspiration, comme par écriture automatique : « L’idée, une fois précisée dans ma tête, la plume fait le reste. Et je n’ai qu’à la regarder commencer à écrire les histoires sur Mowgli et les animaux qui allaient constituer Le Livre de la jungle. »
3. Kipling a reçu le prix Nobel de littérature en 1907, c’est le premier anglophone à l’obtenir
Kipling atteint le sommet de la gloire dans la première décennie du XXe siècle. En 1907, il reçoit le prix Nobel de littérature. Le jury de Stockholm salue alors « la puissance d’observation, l’originalité d’invention, la vigueur des idées et le remarquable talent narratif qui caractérisent les œuvres de cet écrivain mondialement célèbre ». Il est le premier anglophone à recevoir cette distinction.

Sa réputation ne s’arrête pas là. Lord Balfour lui remet, quatre ans plus tard, la médaille d’or de la Société royale de littérature — une distinction qu’il n’avait que peu de prédécesseurs à avoir reçue : Walter Scott, George Meredith et Thomas Hardy.
4. La vie de Rudyard Kipling marquée par les tragédies
Derrière la gloire littéraire se cache une existence douloureuse. Kipling perd d’abord son fils John en 1915, lors de la Première Guerre mondiale. Âgé de seulement 17 ans, le jeune homme — élève médiocre, recalé à la Marine royale pour une vue déficiente — avait rejoint le régiment des Irish Guards. Il trouve la mort au front, lors de la bataille de Loos-en-Gohelle, où tombent 20 000 soldats britanniques. Une hécatombe.
Mais la tragédie avait déjà frappé auparavant : l’aînée de ses filles, Joséphine, née dans la même maisonnette du Vermont où l’idée du Livre de la jungle avait germé, est morte aux États-Unis durant l’hiver 1899. Dans son autobiographie publiée en 1937, Quelque chose de moi-même, Kipling dresse un bilan courageux et clairvoyant d’une existence que ces deux deuils ont profondément marquée.
5. La mort de Kipling a été éclipsée par celle du roi George V
Kipling s’éteint le 18 janvier 1936, des suites d’une hémorragie causée par un ulcère à l’estomac, quelques semaines seulement après avoir célébré son 70e anniversaire. Les articles nécrologiques saluent le grand écrivain… mais deux jours plus tard, c’est au tour du roi George V de mourir. Le souverain éclipse aussitôt Kipling dans toute la presse.
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Une ironie cruelle, d’autant que les deux hommes entretenaient des liens étroits : en 1922, c’est Kipling lui-même qui avait suggéré la visite du roi en France et en Belgique pour se recueillir sur les sépultures des soldats britanniques de la Grande Guerre, et c’est lui qui avait rédigé les discours prononcés par le souverain lors de ce voyage.
Ses cendres sont finalement déposées dans le Coin des Poètes de l’abbaye de Westminster, à Londres. À tout seigneur, tout honneur.
Franck Ferrand
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