Mort à 33 ans, Vincenzo Bellini laisse une dizaine d’opéras qui incarnent l’idéal du bel canto romantique. Derrière la fortune rencontrée par Norma, inscrit au programme des grandes scènes internationales, il y a une vie plus complexe qu’on imagine.
1. Bellini et l’ambiguïté de ses amitiés masculines
La vie sentimentale de Bellini demeure une énigme. Sa première relation amoureuse avec Maddalena Fumaroli, une jeune élève à qui il donnait des cours, se solde tragiquement par la mort prématurée de celle-ci.
Par la suite, si Giuditta Turina reste la seule véritable passion qu’on lui connaisse, c’est surtout son amitié avec son condisciple du conservatoire, Francesco Florimo, qui a le plus nourri les spéculations. Une amitié à laquelle il restera fidèle au-delà de la mort. Jean-Philippe Thiellay, dans sa biographie de Bellini, résume ainsi la question : « Bellini était plus doué pour l’amitié masculine que pour l’amour, et peut-être simplement pour les relations avec les femmes. On a glosé sur les ambiguïtés qui ont pu exister entre Florimo, ultra-misogyne, et Bellini. Le caractère inabouti de ses relations féminines entretient le doute, guère plus. »
2. L’ascension foudroyante de Bellini et l’admiration des plus grands
La carrière de Bellini est d’une rapidité stupéfiante. À 26 ans à peine, il débarque à Milan, accueilli par le compositeur Mercadante, et signe dès mai 1827 un contrat avec la Scala pour Le Pirate, dont la création en octobre de la même année constitue son premier triomphe. S’enchaînent alors Zaira, L’Étrangère, Les Capulet et les Montaigu, et Bellini devient le compositeur le mieux payé du début du XIXe siècle.
Milan, Venise, Londres et Paris se disputent ses œuvres. Les plus grandes sopranos — la Pasta, la Grisi — et les plus grands ténors, comme Rubini, se pressent à ses créations. Gaetano Donizetti lui-même, après avoir assisté à la première de Norma, déclare : « Je serais très content de l’avoir composée et je mettrais volontiers mon nom sur cette musique. » Quant au jeune Richard Wagner, qui dirige Norma à Riga en 1837 à l’âge de 24 ans, il salue « la veine mélodique la plus abondante, jointe à la plus profonde réalité, à la passion intérieure. »
Quant à la signature mélodique inoubliable de Bellini, elle séduira jusqu’à Frédéric Chopin, admiratif de « son sens absolu du legato, la pureté de la ligne et la morbidezza », terme italien trompeur, car il signifie souplesse et richesse des couleurs.
3. La cabale contre Norma : un chef-d’œuvre de Bellini d’abord sifflé
Le soir du 26 décembre 1831, la création de Norma à la Scala se solde par un scandale. Alors que le public s’attendait à un succès, l’assistance rejette l’œuvre — à l’image de ce qui adviendra plus tard avec Carmen ou La Traviata.
Bellini, le cœur brisé, écrit à son ami Florimo : « Fiasco, fiasco, solenne fiasco. Peux-tu le croire ? Ils étaient déterminés à donner à ma pauvre Norma la même fin qu’à la druidesse. » Il s’y console néanmoins en rappelant que « les Romains ont aussi sifflé L’Olimpiade du divin Pergolèse ».
La vindicte d’une partie du public est en réalité très certainement le fruit d’une cabale organisée par des concurrents jaloux d’une réussite jugée trop rapide, doublée d’une rivalité entre la Scala et le Teatro Carcano, où Bellini avait justement créé La Somnambule en mars de la même année.
Une partie du public a également été déroutée par la gravité d’une musique se situant à la jonction du néoclassicisme et d’un romantisme encore naissant. Dès la quatrième représentation, la tendance s’inverse : Bellini est rappelé sur scène à plusieurs reprises, et l’opéra reste à l’affiche pour une trentaine de représentations.
4. Paris, Puteaux… et les soupçons d’empoisonnement
Après l’échec retentissant de Beatrice di Tenda à la Fenice en mars 1833, Bellini quitte l’Italie pour Paris — comme un acteur qui partirait aujourd’hui à Hollywood. Son français est approximatif, mais son charme fait merveille : il se lie avec Hugo, Musset, Sand, Dumas père, Heine et Michelet. En janvier 1835, Les Puritains, créés au Théâtre-Italien, sont un triomphe. Balzac écrit à Madame Hanska : « Oh ! Les Puritains, la seule musique à mettre au côté de celle de Rossini. »
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Bellini, que la vie parisienne épuise, accepte alors l’hospitalité d’un couple de mécènes et s’installe au 19 bis de la rampe du pont de Neuilly à Puteaux, dans ce qui est aujourd’hui le quartier Bellini de la Défense. C’est là qu’il contracte la dysenterie galopante qui l’emporte à seulement 33 ans.
Sa mort brutale plonge le monde artistique dans la stupeur au point que certains évoquent un possible empoisonnement. Le professeur Pierre Brunel, auteur d’un Bellini publié chez Fayard, résume ainsi son héritage : « Ce n’est pas seulement de nous plaire ou de nous toucher, mais de nous donner accès, par la grâce de ces moments exceptionnels où tout semble suspendu, à un au-delà du temps. »
Franck Ferrand
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