Bernard Herrmann est l’un des compositeurs les plus importants de l’histoire du cinéma. Son caractère irascible, intransigeant, parfois violent a façonné sa carrière, sans lui nuire tout à fait.
Tout commence dans l’enfance. Né dans une famille d’immigrants juifs russes dans le quartier de l’East Side de New York, Benjamin Herrmann — « Benny » pour ses proches — est un enfant d’une intelligence précoce et remarquable. Mais comme le souligne son biographe Karol Beffa dans l’ouvrage qu’il a publié chez Actes Sud, cette singularité lui vaut d’être en butte aux brutalités et aux sarcasmes de ses camarades. Cet enfant qui se sent différent développe dès lors un goût prononcé pour l’étrange et la marginalité — un goût qui le suivra toute sa vie, tout comme cette blessure originelle qui nourrira ses relations tumultueuses avec le monde.
Bernard Herrmann et Orson Welles, de l’amitié foudroyante à la rupture cinglante
La rencontre avec Orson Welles, en 1938, est décisive. Les deux hommes se retrouvent sur The Mercury Theatre on the Air, la série de dramatiques radiodiffusées que Welles vient de créer, et leurs personnalités s’accordent remarquablement, même si leurs caractères respectifs provoquent de temps à autre quelques orages.

Ensemble, ils signent Citizen Kane, un film dont Welles lui-même attribuera le succès pour moitié à la musique d’Herrmann. En 1972, le compositeur confiera avec une pointe d’amertume : « J’ai eu beaucoup de chance de commencer ma carrière par Citizen Kane, et je n’ai fait que dévaler la pente depuis. »
Mais l’amitié ne résiste pas à l’intransigeance d’Herrmann. En 1942, la collaboration prend fin avec La Splendeur des Amberson. Le compositeur ne pardonne pas à Welles de s’être incliné devant les studios, qui ont entièrement remonté et partiellement saccagé le film. Cette rupture révèle un trait fondamental chez Herrmann : une intransigeance capable de sacrifier une amitié pour un mot assassin. Un caractère que lui-même n’atténuera jamais.
Hitchcock : onze ans de grâce, un divorce brutal avec Bernard Herrmann
L’année 1955 marque le début de la collaboration la plus fructueuse de sa carrière, avec Alfred Hitchcock. Une amitié de plus de onze ans, forgée par une admiration réciproque, chacun percevant dans l’autre cet étrange mélange de force et de vulnérabilité. « Il réalisait 60 % du film, et c’est moi qui finissais le reste », dira Herrmann en 1975. De Sueurs froides à Psychose, en passant par La Mort aux trousses, les deux hommes atteignent ensemble des sommets artistiques rarement égalés.
Puis vient 1966, et la rupture. Le film s’intitule, ironiquement, Le Rideau déchiré. La partition préparée par Herrmann ne convient pas à Hitchcock : le compositeur n’a tenu compte d’aucune des recommandations du réalisateur. Sous la pression des studios, qui se tournent vers des musiques plus commerciales, plus jazz ou pop, la partition est rejetée. Le divorce est terrible. En 1966, la mode à Hollywood allait aux bandes originales qui faisaient vendre des disques. À ce jeu-là, Herrmann, disciple de Wagner et de Stravinsky, était perdant d’avance.
Ce rejet par Hitchcock précipite une période de déclin personnel et professionnel. Ce manque de souplesse avait déjà eu des conséquences directes sur sa carrière de chef d’orchestre : faute d’appuis suffisants, faute de l’adhésion que son tempérament l’empêchait de cultiver, cette carrière n’avait jamais véritablement pris son essor.
Truffaut, De Palma, Scorsese : les dernières collaborations de Bernard Herrmann
Désormais, c’est toute sa vie qui s’effondre. Herrmann quitte la Californie pour s’installer à Londres. Mais son tempérament — très colérique, aggravé par une forme de paranoïa et des accès de violence soudains — épuise ceux qui l’entourent. Sa seconde épouse, Lucie, excédée par ses crises de nerfs, demande le divorce. Ses amis s’éloignent à leur tour, las de l’entendre hurler et vociférer contre le monde entier. Herrmann doit quitter le domicile conjugal et se remet à boire, lui qui était resté abstinent depuis plusieurs années.
C’est alors que François Truffaut — admirateur indéfectible, réuni avec Herrmann autour de l’absent Hitchcock — lui commande la musique de Fahrenheit 451, à la fin de l’année 1966. Les deux hommes se vouent une admiration mutuelle qui durera jusqu’à la fin, et Herrmann livre pour l’occasion l’une de ses plus belles partitions depuis Psychose.
A lire aussi
En 1973, Brian De Palma lui offre un regain de visibilité avec Sœurs de sang, permettant au jeune public de redécouvrir son univers. Mais la collaboration suivante, Obsession, en 1976, l’épuise profondément. Sa dernière partition, écrite pour Martin Scorsese — Taxi Driver —, le consume littéralement. Sa fille Taffy témoigne : « Il n’était plus que l’ombre de lui-même, et il est remarquable qu’il ait pu écrire Taxi Driver étant donné les circonstances. Comment a-t-il fait ? Je n’en sais rien. Je pense qu’il tenait à travailler jusqu’à la fin de sa vie. » Bernard Herrmann meurt la veille de Noël, le 24 décembre 1975. Il n’avait que 64 ans — usé par son œuvre, et peut-être autant par lui-même.
Franck Ferrand
Retrouvez Le meilleur des Grands Dossiers de l’Histoire