Charles Lindbergh : aviateur star, père éploré d’un enfant enlevé et assassiné, il a lentement dérivé vers les thèses nazies

MARY EVANS/SIPA

La traversée de l’Atlantique par avion, en 1927, a placé le jeune Lindbergh au sommet des gloires de son temps ; mais, par la suite, il ne devait cesser d’adopter les positions dangereuses et de prendre les mauvais partis…

 

En 1937, Charles Lindbergh, 35 ans, n’est plus l’homme qu’il a été 10 ans plus tôt, l’aviateur qui a traversé l’Atlantique en solitaire à bord du mythique Spirit of St. Louis, reliant New York à Paris en 33 heures sans escale. À l’époque, 150 000 spectateurs l’attendaient au Bourget. Trois millions et demi de lettres avaient afflué chez lui. Plus de quatre millions de New-Yorkais lui avaient offert une parade de confettis dans les rues de Manhattan.

En ce début d’été 1937, la vie de Lindbergh a profondément changé. Le rapt et la mort de son fils Charles Junior, en 1932, l’a brisé. La gloire l’étouffe. Il aspire à la solitude, à se couper du monde. C’est vers les îles sauvages du Trégor breton qu’il se tourne, et surtout vers un Français qui l’y attend : le docteur Alexis Carrel, propriétaire de l’île Saint-Gildas, prix Nobel de médecine en 1912, maître incontesté de la chirurgie vasculaire.

Lindbergh tombe sous l’emprise de Carrel

Entre les deux hommes, la fascination est immédiate et réciproque. Lindbergh confie à Carrel une expérience mystique vécue pendant sa traversée de l’Atlantique : épuisé, il avait eu l’impression, fugace mais puissante, que son corps se désintégrait, puis se reconstituait. Une « évasion au-delà de la mortalité », dit-il. Carrel, lui, est le spécialiste des expériences limites : il est parvenu à maintenir vivant un cœur de poulet séparé de son organisme, bien au-delà de toute durée jamais observée.

Alexis Carrel – MARY EVANS/SIPA

 

Les deux hommes se mettent alors à rêver ensemble d’immortalité, de transhumanisme avant l’heure. Lindbergh dessine une pompe en verre qu’il perfectionne jusqu’à lui donner la forme d’un saxophone. En 1934, cet équipement mécanique permet pour la première fois de maintenir des organes en vie hors du corps. Les bases de la circulation sanguine extracorporelle et du cœur artificiel sont posées. Un vrai exploit scientifique. Mais derrière les blouses blanches, quelque chose de bien plus sombre fermente.

L’eugénisme, poison discret d’une amitié entre génies

Carrel n’est pas seulement un brillant chirurgien. En 1935, depuis son île bretonne, il achève un livre intitulé L’Homme, cet inconnu, qui devient un best-seller mondial : plus d’un million d’exemplaires en quelques mois, traduit en 17 langues. À l’intérieur, une thèse glaçante : « la sélection naturelle n’a pas joué son rôle depuis bien longtemps », « l’eugénisme est indispensable pour la perpétuation d’une élite ». Plus troublant encore, Carrel propose la création d’un établissement destiné aux criminels, « pourvu de gaz appropriés ».

Lindbergh, loin de s’en indigner, adhère. Il croit lui aussi en une « biocratie » plus efficace que la démocratie, en une société « purifiée » par la sélection artificielle. Il écrit que « la faiblesse est une insupportable maladie » et que « la vie n’appartient qu’aux forts ». Le héros de 1927 est en train de se muer en quelque chose d’infiniment moins reluisant.

Lindbergh juge qu’Hitler est un « grand homme »

La dérive atteint son point de non-retour le 18 octobre 1938, lors d’une grande réception à Berlin organisée par l’ambassadeur américain. Göring est là. Les Messerschmitt sont là. Et Lindbergh aussi, qui depuis plusieurs années effectue des missions d’observation aéronautique pour le compte de l’administration américaine en Allemagne nazie. Dans ses carnets, il avait écrit : « L’Allemagne est la nation la plus intéressante du monde », ou encore, sans ambages : « Le Führer est indubitablement un grand homme. »

Ce soir-là, Göring lui remet l’Ordre de l’Aigle Allemand. Lindbergh accepte. Convoqué à la Maison-Blanche, il refuse catégoriquement de rendre la médaille. En 1941, il rejoint le parti America First et enchaîne les meetings pour vanter l’isolationnisme américain et une grande « bienveillance » envers l’Allemagne nazie. La presse ne mâche plus ses mots : « La voix est de Lindbergh, mais les mots sont d’Hitler. » Des rues rebaptisées, des livres brûlés.

A lire aussi

 

 

C’est Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, qui brise le sortilège. Le soir même de l’attaque japonaise, Lindbergh écrit dans son journal : « Dans ces conditions, je ne vois plus rien d’autre à faire, à part se battre. » La bascule est radicale. Il intègre les forces américaines, effectue 50 missions de combat en quatre mois dans le Pacifique. Puis, envoyé en Allemagne après la guerre, il découvre le camp de Dora-Nordhausen, annexe de Buchenwald. Face à ce décor d’apocalypse, il écrit : « Comment les progrès de quelque pays que ce soit peuvent-ils justifier la mise en place d’un tel lieu ? »

Trop tard, évidemment. Mais Lindbergh opèrera une ultime mue, devenant, dans les années 60, un pionnier inattendu de la protection de l’environnement. Jusqu’au bout, il a été un homme insaisissable.

Franck Ferrand

 

Retrouvez Le meilleur des Grands Dossiers de l’Histoire