Crise de Suez : L’Egyptien Nasser nationalise le canal, le défi lancé à l’Occident qui a bouleversé l’équilibre du Moyen-Orient

AP/SIPA

Nul évènement n’a plus cruellement montré le recul des puissances britannique et française que l’opération avortée de Suez, en 1956. Retour sur cette crise géopolitique historique revenue dans l’actualité à l’aune de la crise actuelle liée au Détroit d’Ormuz.

Le canal de Suez n’est pas seulement une voie d’eau : c’est l’artère vitale du commerce international. Reliant la mer Rouge à la Méditerranée sur 160 kilomètres, il permet aux nations maritimes d’éviter le contournement de l’Afrique, réduisant considérablement les distances et les coûts pour le transport des marchandises : épices, pétrole, matières premières.

Au moment de la crise en 1956, une vingtaine de pays dépendent directement de cette route pour leurs échanges commerciaux. Les Britanniques, premiers utilisateurs du canal grâce à leurs possessions aux Indes, en ont fait une priorité stratégique absolue.

Le Canal de Suez, une histoire vieille de plusieurs millénaires

L’idée d’un canal reliant les deux mers est bien plus ancienne qu’on ne le croit. Dès le règne de Sésostris III, au début du IIe millénaire avant Jésus-Christ, un système de canaux reliait déjà la mer Rouge au delta du Nil. Ces ouvrages furent progressivement comblés et disparurent totalement au VIIIe siècle de notre ère.

L’idée ressurgit au début du XVIe siècle, portée par la République de Venise, menacée par la concurrence portugaise depuis que le Portugal avait ouvert une route maritime vers les épices d’Orient en contournant l’Afrique. Cent cinquante ans plus tard, c’est Colbert qui étudie à son tour la question, désireux d’ouvrir une nouvelle route pour sa Compagnie des Indes. Aucun de ces projets n’aboutit.

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C’est lors de la campagne d’Égypte que Bonaparte lance un véritable projet, accompagné d’une équipe scientifique chargée de prises de mesures topographiques, envisageant sérieusement le percement de l’isthme. Il faut finalement attendre 1854 pour que le diplomate français Ferdinand de Lesseps obtienne l’autorisation du vice-roi d’Égypte. Il crée alors une compagnie chargée des travaux et de l’exploitation du canal pour une durée de 99 ans. L’inauguration a lieu le 15 août 1869, en présence d’Ali Pacha, ministre des Travaux publics d’Égypte : l’ingénieur en chef du chantier, M. Voisin, fait sauter le barrage séparant les parties nord et sud du canal. L’impératrice Eugénie elle-même effectue le voyage jusqu’à Suez pour célébrer l’événement.

La main mise européenne sur le canal de Suez

À l’origine, la majorité du capital de la Compagnie du canal de Suez est franco-égyptienne. Mais en 1875, les droits égyptiens sont rachetés par les Britanniques, faisant de l’entreprise une compagnie franco-britannique. Fort de cette position, le Royaume-Uni prend prétexte de troubles sur cette route commerciale pour s’emparer de l’Égypte en 1882 — marquant le début de 70 ans de domination britannique sur le pays.

L’Égypte perd alors toute influence sur le canal : tous les postes sont occupés par des Européens, nourrissant un profond ressentiment dans la population. Lorsque l’Angleterre se retire de la gestion interne du pays en 1936, la compagnie se retrouve seule face à un gouvernement égyptien qui réclame le paiement de droits d’utilisation et souhaite rendre l’entreprise égyptienne. La compagnie refuse catégoriquement. Telle est la situation en 1956, quand Gamal Abdel Nasser entre en scène.

Le coup de théâtre de Nasser et son rire « hystérique »

Le 26 juillet 1956, des dizaines de milliers de personnes sont rassemblées à Alexandrie, place Mohamed Ali, pour fêter le 4e anniversaire de l’abdication du roi Farouk. Le président égyptien Gamal Abdel Nasser y prononce alors une déclaration retentissante : « Le canal de Suez est désormais à nous, bien à nous. » D’un seul coup, il annonce la nationalisation de la Compagnie du canal.

Nasser en 1956 / /SIPA

La foule exulte et Nasser laisse éclater un grand rire de défi qui résonne dans toutes les capitales du monde. À Londres et à Paris, on le qualifiera de rire « hystérique ». La riposte de Nasser intervient une semaine après que les Anglo-Américains lui ont signifié leur refus de financer son projet de barrage d’Assouan. Sa réponse est fulgurante : « Le canal de Suez paiera amplement la construction du barrage, et nous n’aurons plus besoin d’aller mendier de l’argent à Washington, à Londres et à Moscou. » Nasser, issu d’une famille modeste des faubourgs d’Alexandrie, ancien officier de l’armée égyptienne devenu président par référendum cette même année 1956, incarne alors le nouveau pharaon moderne — symbole du nationalisme arabe à son apogée.

L’opération Mousquetaire préparée en secret par la France, la Grande-Bretagne et Israël

Face à la nationalisation, le Premier ministre britannique Sir Anthony Eden, successeur de Churchill, cherche des alliés. Il trouve en France un partenaire : Christian Pineau, ministre des Affaires étrangères, partisan d’une réaction ferme. En coulisses, un troisième acteur entre dans l’équation : Israël.

L’idée d’une triple attaque contre l’Égypte commence à germer. Les États-Unis s’y opposent fermement — Eisenhower, en pleine campagne présidentielle, fait campagne sous le slogan « Ike is Peace » — tout comme l’URSS. L’opération est donc préparée dans le plus grand secret. Baptisée opération Mousquetaire, elle est placée sous leadership opérationnel britannique : plus de 60 % des forces terrestres, les deux tiers des navires de guerre et 75 % des appareils de combat sont britanniques.

Le 29 octobre, les Israéliens attaquent les Égyptiens dans le Sinaï et progressent rapidement vers le canal. Comme convenu, Français et Britanniques font mine de demander un cessez-le-feu. Nasser refuse. Le 31 octobre, les forces aériennes franco-britanniques bombardent leurs objectifs. Le 5 novembre, les parachutistes français sautent sur Port-Saïd et Port-Fouad. Les 6 et 7 novembre, les troupes débarquent et prennent possession du canal. Militairement, l’opération est un succès.

Une victoire à la Pyrrhus et la leçon pour la France et l’Angleterre

La victoire militaire ne résiste pas à la pression diplomatique. À Washington, Eisenhower est furieux : l’opération fait basculer sa campagne présidentielle. À New York, l’URSS se range du côté de l’Égypte au Conseil de sécurité et envoie un message clair à Paris et à Londres : elle est prête à entrer en guerre si l’agression n’est pas stoppée. Eden, épouvanté, cède.

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Dans la nuit du 6 au 7 novembre, les États-Unis exigent un retrait immédiat des forces franco-britanniques. Eden appelle le président du Conseil français Guy Mollet pour lui annoncer qu’il a ordonné un cessez-le-feu à 19h. Mollet est sidéré : il croyait dans la réussite de l’opération et avait obtenu un sursis jusqu’à minuit. L’opération est avortée. Nasser a gagné. Le canal sera définitivement égyptien. Le bilan, selon le général Brohon, chef de la composante aérienne de la force d’intervention française, est sans appel : « C’est un coup d’épée dans l’eau. La France perd sur tous les tableaux. » La leçon de Suez est simple, claire et cruelle : à partir de 1956, la France et l’Angleterre doivent se résigner à n’être plus que des puissances de second rang.

Franck Ferrand

 

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