Dictionnaire amoureux d’Israël : entretien avec Elie Barnavi

Elie Barnavi ©Hadrien Daudet

À l’occasion de la parution simultanée des Dictionnaire amoureux d’Israël et Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine aux Editions Plon, Radio Classique a réalisé un entretien avec chaque auteur.

Elie Barnavi dévoile dans son Dictionnaire amoureux d’Israël une véritable mosaïque de trajectoires humaines. Il explore la singularité d’une terre où l’hébreu, longtemps resté le souffle des livres sacrés, est redevenu le parler des rues. L’ancien ambassadeur s’éloigne des certitudes pour interroger les paradoxes d’un petit pays, terre d’innovation, marqué par ses relations changeantes avec le monde et ses figures historiques. Des partitions de musique classique aux souvenirs diplomatiques, ce récit dessine les contours d’une identité constamment en mouvement.

Laure Dautriche s’est entretenue avec Elie Barnavi.

 

 

Laure Dautriche : Bonjour Elie Barnavi. Vous êtes historien, ancien diplomate, ambassadeur d’Israël en France de 2000 à 2002 et vous êtes l’auteur de ce Dictionnaire amoureux d’Israël. Vous écrivez dès la première page que vous êtes un « défenseur des libertés » et que vous prônez la solution à deux états, Israël et Palestine. C’est un livre personnel, à la fois politique, géographique, poétique. Est-ce que vous diriez qu’Israël est un pays qu’on ne connaît pas si bien, même s’il est très présent aujourd’hui sur la scène internationale ?

Elie Barnavi : Oui, je suis convaincu de cela. On ne connaît aucun pays autre que le sien. Israël ne fait pas exception. Il se trouve qu’Israël est au cœur de l’actualité, sans arrêt. Et donc cet écart entre ce que l’on croit savoir et ce que l’on sait peut être gênant pour ceux qui y vivent, pour ceux qui y habitent. Je tenais à faire passer un certain nombre de choses qui me tiennent à cœur, que ce soient des choses positives que je trouve belles, que je trouve formidable, ou que ce soient au contraire des choses très négatives parce que tout n’est pas amour dans ce Dictionnaire amoureux.

L.D : Votre Dictionnaire amoureux d’Israël contient de très belles pages sur la langue. Il a été difficile, écrivez-vous, d’imposer l’hébreu comme langue dominante. Au début du XXe siècle, on parlait soit Yiddish (judéo-allemand), ou Latino (judéo-espagnol), ou encore judéo-arabe. Adopter l’hébreu a été un défi ?

E.B : Oui, un combat même. C’était l’un des combats majeurs du sionisme. Les sionistes avaient compris que sans langue nationale forte capable d’unifier tous les membres du peuple juif, le projet national juif n’avait aucune chance d’aboutir. C’est intéressant d’ailleurs parce que Eliézer Ben-Yehoudah, l’homme qui est considéré comme le père de l’hébreu national moderne, il est venu à Paris étudier la médecine et c’est là qu’il a compris l’importe de la langue de la culture comme ciment national. Et à son retour, avant même la création de l’État d’Israël, il impose l’hébreu avec une bande de jeunes enthousiastes qui lui prêtent main forte. Ensemble, ils imposent l’hébreu de manière presque violente, c’est-à-dire qu’ils accostent les gens dans les rues, ils imposent aux organismes publics l’emploi de l’hébreu. C’est une espèce d’autodiscipline et qui a fonctionné extraordinairement. En fait, c’est le seul exemple de langue non pas morte mais « endormie », et qui a été ressuscitée de cette manière, et qui est devenue un idiome aussi naturel que l’est le français en France actuellement.

Cela s’est fait en l’espace d’une génération. C’est assez extraordinaire la rapidité avec laquelle ça s’est fait. Et ça s’est fait parce qu’il y avait quand même une longue préparation. L’hébreu était une langue d’écriture, de prière et aussi de communication intellectuelle à partir du XIXe siècle et donc cela existait. Il a fallu le transformer en idiome parlé de tous les jours et, ça, c’est une autre affaire.

L.D : Vous racontez aussi comment Israël est devenu un pays d’innovation, a le « culte de l’innovation », alors que c’est un tout petit pays de 10 millions d’habitants, pauvre en ressources naturelles et à moitié désertique. Comment cela a-t-il été possible ?

E.B : Israël est un pays de gens inquiets, remuants, curieux. C’est l’un des côtés les plus attachants de ce pays. C’est un pays de haut niveau, et cela a été voulu d’emblée. Avant même la création de l’État en 1948, on avait deux universités. Cela signifie que, avant même de bâtir les outils de la puissance de cet État, on a bâti les outils de son indépendance intellectuelle et on a formé des gens à l’excellence. Et puis vous avez l’armée, l’armée qui était l’incubateur d’excellence technologique. Ici se trouvent tous les ingrédients pour former ce qu’on appelle une start-up nation. Et ça a été l’une des grandes réussites d’Israël.

Il y a un « caractère national » en Israël. Par exemple, les erreurs et les échecs à nos yeux permettent d’apprendre. On est aussi moins rigide, moins autoritaire que dans d’autres pays. L’Israélien supporte assez mal la discipline rigide. Et il y a un esprit égalitaire entre les gens qui a profondément imprégné l’esprit national israélien.

L.D : Vous évoquez aussi plusieurs grandes figures juives comme Sigmund Freud ou encore à la lettre E de votre dictionnaire Albert Einstein, à qui il a été proposé en 1925 de devenir président de l’État d’Israël. Pourquoi lui ?

E.B : Parce qu’il était le scientifique le plus célèbre de l’époque, parce qu’il était sympathique à la cause sioniste, parce qu’on le savait soucieux de l’avenir de cet état et parce qu’on s’est dit que ce serait un surcroît de prestige pour ce pays si Einstein acceptait de devenir président. Bien qu’ému par la proposition qui lui est faite, Einstein refuse, expliquant qu’il ne connaît bien que la science et le « monde des objets », qu’il n’est pas à l’aise avec le « monde des hommes ». Mais ce qui est amusant, c’est que les gens qui lui proposent cela, dont l’un des fondateurs de l’état, David Ben Gourion, sont très angoissés à l’idée qu’il accepte, parce qu’ils se demandent bien ce qu’on ferait d’un personnage aussi indépendant qu’Einstein et qui, par ailleurs, ne connaît pas la langue nationale. C’était en fait une fausse bonne idée et quand Einstein a refusé, comme on pouvait s’y attendre, je pense que tout le monde a eu un soupir de soulagement.

L.D : Vous expliquez que dans les relations internationales d’Israël, la France est un cas unique qui a eu des périodes de passion, d’amitié, de désamour. Pourquoi ?

E.B : Oui, la France est un cas unique. Avec aucun autre pays on a eu cette relation, sauf peut-être avec les États-Unis, mais c’était plus tardivement et, on le voit aujourd’hui, avec beaucoup de malentendus. Avec la France, Israël a vécu une lune de miel. Cette relation a été bâtie à la fois sur le souvenir de la Seconde Guerre mondiale, de la résistance au nazisme, de la proximité des partis au pouvoir, puisque la France et Israël étaient gouvernés par des partis d’obédience social-démocrate, mais aussi sur les malentendus puisque la France, dans les années 1950, était dans une relation plus tendue avec les Arabes, avec l’Afrique du Nord, avec l’Egypte de Nasser. Donc c’est aussi une alliance qui était à la fois nourrie par le sentiment, par la proximité idéologique, mais aussi par beaucoup d’intérêts communs.

Mais cette relation était tellement forte, tellement exceptionnelle qu’elle ne pouvait pas durer, évidemment. Lorsque le Général de Gaulle est devenu président de la République en 1958, les relations avec Israël se sont refroidies. Alors la France, à la mesure même de l’amitié qu’elle nous portait, nous a semblé une puissance presque hostile. Et ça a duré comme ça jusqu’à l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand. Le Général de Gaulle est l’un des premiers à prendre ses distances avec Israël.

L.D : Vous parlez aussi de musique traditionnelle et de musique classique, en particulier de Bronislaw Huberman, violoniste juif polonais et virtuose, qui a fui l’Allemagne nazie en 1936 et qui fonde à l’époque à Tel-Aviv l’Orchestre symphonique de Palestine, qui accueille des centaines de musiciens réfugiés de l’Allemagne nazie. Il sauve par là des centaines de musiciens juifs…

E.B : Oui, absolument. Et en même temps, il s’offre les moyens de créer un orchestre philharmonique de classe internationale d’emblée. Et d’ailleurs c’est assez émouvant parce qu’en 1936, le premier chef d’orchestre que Huberman invite pour diriger le concert d’ouverture est Arturo Toscanini parce qu’il a entendu que c’était un antifasciste notoire. Ainsi, il trouve là le moyen d’à la fois s’offrir des débuts prestigieux et de signaler l’admiration et l’amour qu’il porte à Toscanini. En 1948, cet orchestre deviendra l’Orchestre philharmonique d’Israël. Plusieurs musiciens de cet orchestre créent des formations de chambre. D’autres orchestres symphoniques suivront, notamment l’orchestre de Kol Israel, la radio nationale, futur Orchestre symphonique de Jérusalem. Et si l’Opéra d’Israël, fondé en 1948, vivote péniblement, le Nouvel Opéra d’Israël, créé en 1985, est une scène de qualité.

L.D : Merci Elie Barnavi, votre Dictionnaire amoureux d’Israël paraît aux éditions Plon. Et la semaine prochaine, nous recevrons Elias Sanbar, qui publie le Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine

 

Découvrez bientôt l’entretien de Laure Dautriche avec Elias Sanbar, auteur du Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine

 


 

Le Dictionnaire amoureux d’Israël par Elie Barnavi | Editions PLON

Le Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine par Elias Sanbar | Editions PLON