Deutsche Grammophon face aux nazis : comment le patron du label allemand a osé défier Goebbels

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Dans L’Honneur des miens (Plon), Christian Curtil raconte comment son grand-père Walter Betcke, président de Deutsche Grammophon, a résisté à toutes les manœuvres de Joseph Goebbels pendant le Troisième Reich, sauvant ainsi le célèbre label allemand qui représentait « l’universalité de la culture ». Son histoire, souvent oubliée, est celle d’une résistance acharnée face à la barbarie. Entre pressions politiques, sabotages discrets et confrontations judiciaires, Betcke a navigué un chemin périlleux pour sauvegarder un patrimoine musical et humain.  

Dès l’avènement d’Hitler au pouvoir en 1933, la machine de propagande nazie s’est employée à étendre son emprise sur tous les secteurs de la société, y compris l’industrie phonographique allemande. Walter Betcke, fraîchement nommé à la tête de Deutsche Grammophon, se retrouve alors confronté à un dilemme cornéen. Sous la pression constante du régime, il finit par adhérer au parti nazi le 1er mai 1933, un acte de contrainte motivé par la volonté d’apaiser les tensions et de préserver son entreprise. Cet acte, accompli la main tremblante mais l’esprit décidé, est une stratégie pour juguler un peu les pressions dont il fait chaque jour l’objet.

Dans un premier temps, cette adhésion semble porter ses fruits, l’ingérence du ministère de la Propagande se faisant moins sentir. Betcke parvient ainsi à duper Goebbels, tout en continuant à effectuer de fréquents voyages à l’étranger, ce qui éveille la suspicion du parti. Comprenant le double jeu, le régime nazi lui retire son passeport et celui de son épouse, Ruth. Goebbels, de son côté, voit une opportunité de tirer profit de l’arrivée à terme du contrat liant Deutsche Grammophon à la société de radiodiffusion. Cette dernière, désormais sous la coupe du parti, s’octroie le droit de diffuser les disques de la marque sans autorisation ni paiement de droits. Des millions de marks de redevances destinées aux artistes sont ainsi détournés par Goebbels et par le parti nazi pour sa propre propagande.

Walter Betcke contre Joseph Goebbels, le procès de la défiance

Face à cette spoliation, Betcke se trouve à la croisée des chemins : démissionner, accepter la faillite, ou s’engager dans une opposition frontale, aux conséquences potentiellement désastreuses. Après des nuits blanches, il opte pour la décision la plus audacieuse : intenter un procès à Goebbels. Il conteste officiellement la diffusion non autorisée des disques et le non-paiement des droits d’auteur, rejoint par d’autres sociétés phonographiques allemandes victimes des mêmes pratiques. Goebbels, ulcéré, perçoit cette action comme une attaque personnelle et lance une virulente campagne de presse contre Deutsche Grammophon et son directeur. Les menaces d’arrestation se multiplient, la Gestapo effectue des descentes au siège de la société et visite l’appartement des Betcke, où l’absence de tout signe d’appartenance à la doctrine nazie, et notamment de Mein Kampf, est relevée avec indignation par la police politique.

La presse, manipulée par le régime, redouble de mensonges et de diffamation pour influencer le public et les juges. Malgré tout, le procès se tient devant la 21e chambre du tribunal civil de Berlin, qui, sans surprise, déboute Betcke. Le jugement est confirmé en appel le 28 mai 1935. Les juges, désireux de se débarrasser au plus vite de cette affaire explosive impliquant personnellement Goebbels, ne tardent pas à statuer.

Malgré les réticences des nazis, Deutsche Grammophon diffuse des musiques anglaises ou américaines

Malgré le revers judiciaire, Walter Betcke n’abdique pas. Il estime de son devoir de poursuivre l’héritage traditionnel de l’entreprise, un héritage qui dépasse la seule culture germanique. Deutsche Grammophon est liée par des contrats internationaux qu’il faut honorer. Ne pouvant se résoudre à voir son entreprise devenir un organe de propagande nazi, Betcke saisit la Cour suprême en se pourvoyant devant le Reichsgericht. Contre toute attente, Goebbels se montre mielleux, tentant de le convaincre des avantages d’une exclusivité avec la DG. Mais Betcke ne cède pas aux menaces et justifie la diffusion de musiques anglaises ou américaines, pourtant détestées, méprisées par les nazis, en s’abritant derrière les accords qui le lient à des filiales étrangères.

En 1936, une série d’événements favorables se produit. La pression nazie se relâche en raison des Jeux olympiques de Berlin, qu’Adolf Hitler souhaite présenter comme une vitrine respectable. Surtout, le 14 novembre 1936, un arrêt judiciaire est rendu, offrant à Walter Betcke une victoire complète et une véritable humiliation pour Goebbels.

L’héritage de Betcke : dénazification et renaissance

La Chambre de musique du Reich intensifie ses mesures pour « déjuiver la musique » et écarter ce qu’elle considère comme « dégénéré ». Betcke est accusé de commercialiser des œuvres d’« indésirables », et le ministère établit un « dictionnaire des juifs de la musique », entièrement fantaisiste. Contraint de se conformer à cette liste, Betcke doit détruire un nombre considérable de disques. Au début de la Seconde Guerre mondiale, il est mobilisé à la demande de Goebbels, mais son âge et ses compétences lui permettent d’éviter le front.

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En 1943, le ministre Albert Speer ordonne à Walter Betcke d’arrêter la production de disques et de transférer les employés de Deutsche Grammophon vers une usine de production de métal léger à Hanovre, dans le cadre de l’effort de guerre. Parmi les 70 employés, une douzaine de juifs sont abrités sous de faux noms, un acte de résistance discrète et courageuse. Après la guerre, durant la période de la dénazification, Walter Betcke, malgré ses motivations initiales, est contraint de démissionner de la présidence de la société en mars 1946 en raison de son adhésion au parti nazi. Il est finalement réintégré en mai 1947, une fois son innocence établie.

Franck Ferrand

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