Cosi fan tutte, l’opéra des liaisons dangereuses

Cosi fan tutte est le dernier des trois opéras que Mozart a composés sur un livret de Da Ponte. L’œuvre a longtemps été jugée frivole et insignifiante, voire triviale. Ce n’est qu’au début du XXe siècle qu’elle a été réhabilitée, la plaçant sur un plan d’égalité avec Les Noces de Figaro et Don Giovanni. Sans rôle-titre, ni personnage principal, Cosi fant tutte est avant tout un opéra d’ensembles, un jeu entre six personnages.

Pendant longtemps Cosi fan tutte a été la cible de sévères critiques

Les compositeurs n’ont pas toujours été tendres entre eux. Beethoven trouvait le livret de Cosi fan tutte salace. Quelques décennies plus tard Wagner estima qu’il était honteusement immoral tandis qu’il jugeait la musique médiocre. Même Da Ponte, le librettiste, ne fait qu’une courte mention de l’œuvre dans ses mémoires, et encore en la nommant par son sous-titre La Scuola degli amanti ( L’école des amants). Il a fallu attendre le début du XXe siècle pour que l’ouvrage soit réhabilité, grâce notamment à Richard Strauss qui en a fait son opéra de Mozart préféré, ou encore Gustav Mahler qui l’a dirigé à Vienne.

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Pourtant Cosi fan tutte a été bien accueilli à sa création au Burgtheater de Vienne, le 26 janvier 1790. Mais un mois plus tard, après la dixième représentation, sa carrière est stoppée nette en raison du deuil qui s’abat sur la Cour. L’Empereur Joseph II vient de mourir, et les théâtres reçoivent l’ordre de fermer. Le Burgtheater ne rouvrira qu’en juin, et l’opéra ne bénéficiera que de quatre représentations supplémentaires, avant de disparaître de l’affiche.

 

L’intrigue de Cosi fan tutte est particulière simple, et même parfois invraisemblable

C’est ce même Jospeh II qui avait commandé à Mozart l’ouvrage. Il se dit qu’il a lui même choisi le sujet, à partir d’une histoire qui avait amusé le tout-Vienne peu de temps auparavant, celle de deux officiers de Trieste qui avaient échangé leurs femmes. Il n’a jamais été prouvé que cette aventure ait été réelle, mais c’est bel est bien sur un échange d’amants qu’est bâti Cosi fant tutte. Le scénario est d’ailleurs assez simple : deux jeunes officiers, Ferrando et Guglielmo, sont fiancées à deux sœurs, respectivement Dorabella et Fiordiligi. Personne au sein de ces deux couples ne doute de la fidélité de l’autre, jusqu’au jour où Don Alfonso affirme à ses deux amis que la fidélité des femmes en général est toute légendaire. Avec l’aide de la soubrette Despina, il leur propose de les mettre à l’épreuve. Les deux officiers feignent un départ précipité pour la guerre et reviennent déguisés en Albanais. Chacun des deux séduit la fiancée de l’autre. Devant leur résistance, ils vont même simuler un empoisonnement dont Despina déguisée en médecin les sauvera. Finalement les deux sœurs, se laissent attendrir et cèdent aux avances des deux Albanais, allant jusqu’aux portes du mariage que Despina, cette fois travestie en notaire, s’apprête à célébrer au moment où la supercherie est révélée. Don Alfonso, qui gagne ainsi son pari, pourra s’écrier « Cosi fan tutte » : Ainsi font-elles toutes.

 

L’opéra Cosi fan tutte est écrit en à peine cinq mois

L’idée de commander à Mozart un nouvel opéra, avec pour librettiste Da Ponte, est très certainement venue du succès de la reprise à Vienne au cours de l’été 1789 des Noces de Figaro, première collaboration entre les deux hommes. Contrairement aux Noces et à Don Giovanni, Da Ponte n’adapte pas une œuvre littéraire, même s’il aurait puisé quelques idées dans deux pièces, El amor medico et La celosa de si misma de l’écrivain espagnol Tirson de Molina, celui-là même dont la pièce El Burlador de Sevilla avait servi de base à Don Giovanni. Comme à l’accoutumée il faut faire vite. Le livret est terminé fin septembre. Mozart se met au travail et, contrairement à ses habitudes, sollicite l’avis de tiers. Joseph Haydn et son ami franc maçon Michaël Puchberg sont conviés chez lui pour une courte répétition le soir du 31 décembre. Tout semble bien se passer, et trois semaines plus tard a lieu la première répétition avec orchestre, puis enfin la première le 26 janvier, dirigée du clavecin par Mozart. Pour cette création, Mozart a fait appel à certains chanteurs qui avaient participé à la première des Noces de Figaro. Ainsi le baryton Francesco Benucci qui chante Guglielmo était Figaro et Dorotea Bussani, interprète de Despina, avait été Cherubin. En revanche le choix de la créatrice du rôle de Fiordiligi, Adriana Ferrarese del Bene, n’est peut-être pas entièrement du fait de Mozart. On murmurait à Vienne qu’elle était la maîtresse de Da Ponte, et visiblement Mozart ne l’appréciait guère, «  Madame Ferrarese dit bien peu de choses » écrit-il dans une lettre à sa femme Constance. Mozart préférait Louise Villeneuve, choisie pour le rôle de Dorabella, et pour laquelle il écrira d’ailleurs plusieurs airs de concerts restés célèbres comme Alma grande e nobile core ou Vado, ma dove.

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Mozart a donné la priorité aux ensembles pour mieux entremêler les personnages

La principale caractéristique de Cosi fan tutte es d’être un opéra d’ensembles. Il n’y a pas de rôle-titre, ni même véritablement de rôle principal, mais un quatuor constitué des quatre jeunes gens, qui vont être manipulés par Don Alfonso et Despina. Chacun des personnages possède son importance propre et participe à l’intrigue. L’ouvrage comporte quinze ensembles et deux finales pour onze airs. L’ensemble le plus célèbre est très certainement le trio des adieux « Soave sia il vento » chanté par les deux sœurs et Don Alfonso, qui prient pour que les vents soient favorables aux deux officiers soi-disant partis à la guerre. Il s’agit d’un moment d’une délicatesse et d’une sérénité absolues, dans lequel les cordes et les bois évoquent le murmure du vent et des vagues. Au tout début de l’opéra, la première scène n’enchaîne pas moins de trois trios, au cours desquels va se nouer le pari que lance Don Alfonso. Toujours à l’acte I, le quintette «  Sento, o dio » est un autre grand moment. Les deux sœurs expriment leur chagrin devant leurs fiancés qui feignent le désespoir, le tout en présence de Don Alfonso plus ironique que jamais. Il faut aussi souligner, au début de l’Acte II, le duo qui marque le revirement des deux sœurs « Prenderò quel brunettino » dans lequel elle choisissent, sans le savoir, le fiancé de l’autre «  Je prendrai ce petit brunet » chante Dorabella en parlant de Guglielmo, le fiancé de Fiordiligi tandis que cette dernière affirme «  Avec le blondinet je veux un peu rire et plaisanter » en parlant de Ferrando, l’amant de sa sœur.

Trio « Soave sia il vento » (R. Fleming, A-S. von Otter et M. Perrusi)

 

La musique remet parfois en question ce que dit le livret

À coté de ces ensembles, Mozart a composé de magnifiques airs. A l’exception de Don Alfonso qui ne chante en solo qu’une seule fois, les cinq autres personnages possèdent chacun deux airs. L’un des plus beaux est peut-être le «  Per pieta » dans lequel Fiordiligi exprime le combat intérieur qui la ronge, entre la passion naissante pour Ferrando déguisé et sa loyauté envers son amant Guglielmo. Air dans lequel Mozart utilise le cor qui tient un rôle de soliste, symbole de l’être aimé absent. Un autre grand air est celui de Ferrando « Un’aura amorosa » lorsque le jeune homme affirme qu’un cœur amoureux n’a besoin d’aucune autre nourriture. Une autre particularité réside dans cette forme d’opposition entre ce que dit le livret et ce que raconte la musique. Le texte de Da Ponte, avec sa vision matérialiste de la nature humaine, porte en lui sa part de cynisme, voire de misogynie. Alors que la musique de Mozart nous plonge dans une certaine forme de sensualité amoureuse et aussi d’humour vis à vis des différentes situations auxquelles les protagonistes vont être confrontés au fil de l’action. C’est cette musique, et l’intrigue jugée superficielle et insignifiante, qui n’ont peut-être pas été comprises à l’époque. Mais aujourd’hui, Cosi fan tutte est l’un des opéras les plus populaires de Mozart, à égalité avec les deux autres ouvrages de ce qu’on appelle la trilogie da Ponte : Don Giovanni et Les Noces de Figaro.

 

Jean-Michel Dhuez

 

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