Le Trouvère de Verdi : héroïque ou romantique ?

Le Trouvère de Verdi forme, avec les opéras Rigoletto et La Traviata, une trilogie populaire donnée sur toutes les scènes du monde. Si la psychologie moins fouillée des personnages, l’aspect guerrier du livret et de certains airs, pourrait laisser supposer que Verdi retourne avec Le Trouvère à la veine de l’opéra héroïque historique, c’est bien le potentiel romantique de l’œuvre qu’il a voulu mettre en lumière.

 

Un livret touffu, sauvé par l’abondance mélodique et une fougue irrésistible

Le Trouvère est tiré du drame chevaleresque de l’espagnol Antonio Garcia Guttiérrez. Verdi confie la rédaction du livret à Salvatore Cammarano, à qui il a déjà eu recours pour Alzira, La battaglia di Legnano et Luisa Miller. Rompu à l’opéra romantique, le librettiste a en outre travaillé pour Donizetti (notamment pour Lucia di Lammermoor et Roberto Devereux). Mais ce livret sera la dernière collaboration entre Verdi et Cammarano, qui meurt pendant l’élaboration du Trouvère. C’est donc Leone Emanuele Bardare, ami du poète, qui se charge des dernières mises au point.

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L’intrigue, au départ assez simple – 2 hommes amoureux d’une même femme –, devient rapidement très embrouillée. Les deux ennemis sont en réalité des frères qui s’ignorent, Manrico ayant été enlevé lorsqu’il était bébé par une gitane. Au lieu de le tuer comme elle en avait le projet, celle-ci s’est trompée d’enfant et a jeté dans un brasier son propre fils. Deux vengeances croisées viennent donc se superposer à l’histoire d’amour, celle d’Azucena et celle du comte de Luna qui croit son frère mort. La loyauté de Manrico à sa “mère” explique qu’il se précipite dans les filets de son rival. Quant à Leonora, fidèle jusqu’à se sacrifier, elle tente de faire libérer son amoureux contre la promesse d’épouser le comte, puis absorbe un poison pour s’en dédire. Malheureusement la potion agit trop vite; elle meurt et Luna condamne Manrico.

Malgré son livret touffu, le drame fonctionne bien car il  est clairement scandé. L’abondance mélodique et la fougue qui traverse l’œuvre de part en part, rendent l’opéra plus facile d’accès que des œuvres plus tardives de Verdi comme Simon Boccanegra (également tirée d’une pièce de Gutiérrez) ou Otello, et explique certainement son engouement auprès du public encore aujourd’hui.

 

Une psychologie des personnages moins nuancée que dans Rigoletto ou La Traviata

Le succès du Trouvère, au-delà de la musique, tient aussi peut-être à la dimension universelle du conflit intérieur de ses personnages principaux. En effet, ils sont tous écartelés entre une loyauté familiale et un instinct de liberté visant à la réalisation de leurs désirs personnels. Verdi revisite ici le vieux conflit entre amour et devoir, ressort principal de la tragédie classique. Deux ans auparavant, le compositeur détaillait dans Rigoletto la psychologie complexe d’un bouffon, railleur professionnel et père jaloux. L’année suivante, il met en scène avec La Traviata la grandeur d’âme d’une demi-mondaine, qui renonce à l’amour après avoir cru pouvoir enfin le vivre. Ces personnages évoluent au fil de l’opéra, alors que ceux qui les entourent semblent figés dans une posture éternelle. Le drame est ainsi vécu de leur point de vue, ce qui incite d’autant plus le spectateur à s’identifier à eux. En revanche, les personnages du Trouvère n’évoluent pas vraiment. D’un bout à l’autre, ils demeurent des “caractères”, dont la confrontation provoque le drame. Cette rigidité des personnages, combinée à des airs de bravoure comme “Di quella pira”, donne l’impression que Verdi revient à la veine de l’opéra héroïque.

Les choix musicaux en découlent. Si “la personnalité tourmentée de Rigoletto se prête à un arioso souple et informel, [Le Trouvère privilégie les airs et les ensembles.] Mais ce recours à la tradition n’est pas inerte et Verdi en use avec une liberté et une habileté qui attestent le chemin parcouru depuis Nabucco.” (Gille de Van)

 

Entre amour et folie, Le Trouvère est profondément ancré dans le romantisme

La gitane vient fortement nuancer l’aspect guerrier de l’œuvre. Comme le souligne Gille de Van, “le fait que l’opéra commence par le récit [des événements passés]” (la gitane brûlée pour avoir jeté un sort au bébé, et l’enlèvement de l’enfant par sa fille), “confère à l’œuvre toute entière l’allure d’une fable, d’une sinistre féerie. […] L’héroïsme de Manrico est glorieux, mais filtré par [une] affreuse légende”. Comme si Verdi avait voulu faire planer sur son opéra un parfum de fantastique. L’air “Stride la vampa” au début de l’acte II, nous fait revivre la scène du brasier à travers les souvenirs hallucinés d’Azucena. La gitane prend d’ailleurs plus d’importance dans l’opéra que dans le drame de Gutiérrez. A l’inverse, le contexte politique est gommé dans l’œuvre musicale. Manrico est à la tête d’une bande de rebelles, mais on ne sait plus très bien pourquoi. Loin de revenir au drame historique, Verdi s’empare de la dimension romantique du Trouvère.

L’importance de la nuit, de l’hallucination, voire de la marginalité, sont autant de thèmes qui ancrent fortement cet opéra dans le drame romantique. La folie y a aussi sa part. Les images du bûcher hante Azucena. Dès son entrée, la musique nous dit sa démence. Mais le doute plane. Dans Lucia di Lamermoor (Donizetti) ou Les Puritains (Bellini), les autres personnages assistaient à la folie de l’héroïne, qui semblait vivre passivement dans un autre monde. Dans Le Trouvère, Azucena est dangereuse, mais on ne s’en rend pas compte immédiatement. Ce n’est qu’à la fin de l’opéra, lorsqu’elle attend que Luna ait tué son frère pour révéler enfin les origines de Manrico, que nous réalisons qu’elle est folle depuis le début.

« Stride la vampa », l’air d’Azucena au début de l’Acte II (Anita Rachvelishvili)

 

C’est l’étrangeté d’Azucena qui semble avoir d’emblée séduit Verdi à la lecture du drame de Gutiérrez, si l’on en croit une lettre envoyée à Cammarano au début du projet. Être une gitane ajoute à son mystère. Lorsque les gitans reviendront dans les opéras ultérieurs, ce sera seulement sous l’angle du pittoresque. Ainsi Preziosilla dans La Force du destin, à qui Verdi prête un air haut en couleurs pour ragaillardir les soldats. Ou le chœur des bohémiennes de La Traviata, qui n’est qu’un déguisement lors d’une fête.

 

L’Opéra de Paris commande à Verdi une version française du Trouvère peu après sa création

Le Trouvère ne résulte pas d’une commande. Verdi n’a pas non plus en tête un théâtre en particulier lorsqu’il en commence l’écriture, ce qui est assez exceptionnel dans l’œuvre du compositeur. Rome sera finalement choisi pour la création. Le succès est immédiat au Théâtre Apollo le 19 janvier 1853, avec le compositeur à la baguette. Rapidement, la renommée de l’opéra franchit les frontières, si bien que l’Opéra de Paris demande à Verdi une adaptation en français. Mais pour correspondre aux normes du “grand opéra” alors en vogue sur la scène de la “Grande boutique”, la direction lui demande d’ajouter un ballet. Verdi va plus loin et modifie plusieurs passages, dont la fin. Cette version française remaniée est donnée pour la première fois le 12 janvier 1857. Ce n’est pas la première fois que Verdi transforme un opéra pour la France, notamment pour insérer l’incontournable ballet. Il l’avait déjà fait en 1847 avec Les lombards à la première croisade (alors rebaptisé Jérusalem) et Macbeth en 1865. Les Vêpres siciliennes (1855) et Don Carlos (1867) connaîtront en revanche le destin inverse. Commandes de l’Opéra de Paris, Verdi en fera par la suite une traduction italienne, quelques mois plus tard pour le premier, et presque vingt ans après pour la dernière version du second.

 

Sixtine de Gournay 

 

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