Otello de Verdi, l’opéra de la jalousie

Otello sonne les doubles retrouvailles de Verdi avec la scène et avec Shakespeare. Loin d’être dépassé par la modernité de ses contemporains, le compositeur signe un nouveau chef-d’oeuvre, admirablement servi par le livret, aussi efficace que poétique, d’Arrigo Boito.

 

Otello marque le retour de Verdi à la scène, après s’en être éloigné pendant 10 ans

Après Aïda, créé au Caire en 1871, Verdi annonce qu’il se retire de la scène lyrique. Cependant, une rencontre 8 ans plus tard va le faire changer d’avis: Arrigo Boito. Près de 20 ans les sépare, mais Verdi va très vite développer une grande complicité avec lui. D’autant que Boito n’est pas seulement librettiste mais aussi compositeur. Il comprend donc à merveille les besoins de Verdi quant au livret. Après un remaniement de Simon Boccanegra, les deux compères se lancent dans l’adaptation de l’uns des chef-d’œuvres de Shakespeare : Othello.

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Ce n’est pas la première fois que Verdi se frotte au dramaturge britannique. En 1847, le théâtre de Florence avait créé son opéra Macbeth, d’après la pièce du même nom. Le Roi Lear l’avait aussi tenté à plusieurs reprises, sans que le projet n’aboutisse. En 1881, Verdi et Boito mettent en chantier Otello, suggéré par l’éditeur Riccordi. Il faudra 6 ans au compositeur pour terminer ce nouvel ouvrage.

 

Compositeur lui-même, Arrigo Boito produit un livret condensé et poétique

Shakespeare avait puisé son sujet dans un roman de l’Italien Cinthio, Le More de Venise, publié en 1565. Otello, général de l’armée vénitienne, est l’époux comblé de Desdémone. Mais son subordonné Iago parvient à lui faire croire qu’elle lui est infidèle, et Otello finit par tuer l’innocente. Pris de remords en découvrant la vérité, il se suicide. Pour Jean-Michel Brèque, la pièce de Shakespeare « était vouée tôt ou tard à la mise en musique, [car ses] caractères sont, paradoxalement, ceux d’un opéra verdien : force des passions, pouvoir de sympathie qui émane des héros, netteté des contrastes, lignes pures de l’action, c’est ce que Verdi a toujours recherché dans ses scénarios et que l’on retrouve dans Rigoletto, La Traviata etc. »

Boito concentre l’action, dans un souci de rigueur dramatique et d’équilibre, qualités non négligeables pour un livret d’opéra efficace. En particulier il introduit une unité de temps et de lieu. Tout se passe sur l’île de Chypre, « terre ouverte sur le large mais néanmoins lieu clos, espace tragique circonscrit où les personnages n’ont de recours qu’en eux-mêmes. » (Jean-Michel Brèque) Boito soigne particulièrement la fin des actes, qui produisent ainsi beaucoup d’effet : le duo d’amour (acte I), le serment (acte II), la crise de nerfs d’Otello (acte III), et enfin son suicide. Il ne se contente d’ailleurs pas de réorganiser le matériau shakespearien, ni de remplacer les mots parfois crus par des tournures plus poétiques. Il ajoute carrément le Credo de Iago et l’Ave Maria de Desdémone. La caractérisation des personnages, l’un dans sa noirceur, l’autre dans son angélisme, n’en est que plus accentuée.

 

Tout au long de l’opéra, la jalousie ronge autant Iago qu’Otello

Le personnage de Iago a fait couler beaucoup d’encre. Pour certains, cet homme ne supporte simplement pas d’être dépassé. Il envie à Cassio sa beauté, à Otello son courage et sa noblesse d’âme. Le premier a, de plus, été promu par le second au grade militaire qu’il convoitait. Iago est un mauvais perdant, jaloux de ses compagnons. Pour d’autres, il incarne le Mal et tente de détruire l’humain en tirant les ficelles. C’est une figure de Méphistophélès illustrée par son Credo, profession de foi démoniaque. Si l’égoïsme caractérise Iago, il ne s’en révèle pas moins un très fin psychologue. Il sait que Desdémone, généreuse, prendra la défense de Cassio. Il a décelé la faille d’Otello et insinue en lui le lent poison du doute. Machiavélique, sa seule erreur est d’avoir cru détenir l’obéissance absolue de sa femme Emilia. Elle le trahira finalement, mais trop tard, effrayée par l’ampleur de ses manigances.

 

Le Credo de Iago (Bryn Terfel)

 

Comme souvent avec Verdi, c’est le personnage le plus sombre qui l’intéresse le plus (la gitane Azucena dans Le Trouvère, le roi Philippe dans Don Carlos, Lady Macbeth…). Au point d’envisager pendant un certain temps d’intituler l’opéra Iago. Boito n’est pas pour le modérer, lui qui est si fasciné par les rôles diaboliques : Barnaba dans La Gioconda de Ponchielli, dont il écrit le livret, ou encore ses propres opéras Nerone et Mefistofele. Néanmoins, c’est bien au Maure de Venise que reviendra l’honneur du titre de l’ouvrage.

 

L’opéra remporte un triomphe lors de sa création à la Scala de Milan

Verdi met toujours un soin méticuleux aux répétitions de ses créations. Otello ne fait pas exception et le vieux maître (74 ans) préside aux séances de travail, non sans avoir recommandé de ne laisser entrer personne qui ne soit pas de la production. Même pour la générale, les journalistes envoyés tout exprès par la presse étrangère doivent rester dehors ! L’opéra est finalement créé le 5 février 1887 et remporte un triomphe.

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Verdi pense cette fois tirer sa révérence pour de bon. « Le public a déchiré, je peux bien le dire, avec violence le voile de mes derniers mystères. Il ne me reste plus rien.  » Pourtant, il reviendra en scène pour un ultime ouvrage, à nouveau grâce au duo Shakespeare/ Boito. Délaissant la tragédie, il s’autorisera même un détour par la comédie avec ce savoureux Falstaff.

 

Sixtine de Gournay

 

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