Don Carlos de Verdi, l’opéra du pouvoir

Au-delà du triangle amoureux, Don Carlos montre des enjeux politiques. L’exercice du pouvoir est le véritable sujet de l’opéra de Verdi. La toute-puissance est-elle un signe d’autorité ? Ou bien l’aveu d’une faiblesse, celle de la peur de perdre le contrôle ? Inspirée de Schiller, cette oeuvre s’inscrit dans la tradition du grand opéra français, sans pour autant tourner le dos aux problématiques transalpines à l’heure de l’unité italienne.

 

Ecrit pour l’Opéra de Paris, Don Carlos perd son « s » dans les versions italiennes ultérieures

En 1855, l’Opéra de Paris crée Les Vêpres siciliennes. Une Exposition Universelle se tient alors dans la capitale, le public est nombreux et l’oeuvre est donnée 150 fois au lieu des 40 représentations prévues. Devant ce succès, la direction de l’établissement se tourne naturellement vers Verdi lorsque se profile l’Exposition suivante, prévue pour 1867. Commande est donc passée au compositeur pour un nouvel ouvrage. Verdi ne garde pas un très bon souvenir de sa première collaboration avec l’Opéra de Paris : désaccord avec le librettiste, tensions avec les musiciens et les chanteurs… Néanmoins, l’aura de la scène lyrique française ne se refuse pas, et Verdi accepte. Il veille cependant à être présent à bon nombre de répétitions.

A lire aussi

 

Don Carlos est donc créé en français le 11 mars 1867, en 5 actes et avec un ballet, comme le veut la tradition du grand opéra français. L’ouvrage est ensuite repris outre-manche et de l’autre côté des Alpes, traduit en italien. Verdi le remanie plusieurs fois au gré des nécessités, de sorte qu’aujourd’hui trois versions co-existent. Aux côtés du Don Carlos de la création parisienne en français, figure le Don Carlo de Milan (1884), en quatre actes seulement et sans ballet, tandis que la version de Modène (1886) réintègre finalement « l’acte de Fontainebleau » (Acte I) mais en italien.

 

Verdi relève haut la main le défi du « grand opéra » à la française

A priori assez éloigné du melodramma italien qu’il pratique d’habitude, le « grand opéra » a pourtant de quoi séduire Verdi. L’un des maître-mots en est en effet la théâtralité. Différents moyens permettent de la créer, dont Verdi a su parfaitement s’emparer : le grandiose (les scènes de foules, comme le choeur du peuple « Spuntato ecco » devant la cathédrale), le mouvement (le ballet intégré dans l’opéra, et auquel le public parisien est si attaché à l’époque, à la fois héritage d’une tradition française et divertissement visuel), les scènes ou les personnages saisissants (l’Inquisiteur, l’autodafé, le serment d’amitié entre Rodrigue et Carlos), ou encore les « morceaux de caractère » qui charment le public (comme la « Chanson du voile » d’Eboli, très hispanisante). Combinés, ces moyens concourent à un résultat spectaculaire. Tout est fait pour captiver le public, le séduire et l’impressionner. Le sujet lui-même contribue à la solennité de l’ensemble, car généralement un « grand opéra » parle du politique et/ou du religieux. C’est le cas de La Juive de Halévy ou des Huguenots de Meyerbeer, références du genre à l’époque de Verdi. Don Carlo(s) s’inscrit donc cette tradition très française, à laquelle Rossini s’était lui aussi frotté avec Guillaume Tell en 1829.

A lire également

 

Don Carlos s’appuie sur un drame de Schiller. C’est la quatrième fois que Verdi compose un opéra inspiré du poète allemand, après Giovanna d’Arco (1845), I Masnadieri (1847) et Luisa Miller (1849). Comme d’habitude, il se mêle de la rédaction du livret, insistant sur l’importance de la crédibilité des situations et l’efficacité du texte. Quelques ajouts sont à noter par rapport au drame original (lequel prend lui-même des libertés avec la vérité historique) : l’acte de Fontainebleau, la scène de l’autodafé et sa délégation flamande, ainsi que le spectre de Charles Quint lors du dénouement. Mais Verdi a gardé la dimension politique, essentielle chez Schiller.

 

A travers Philippe II, l’Inquisiteur et Rodrigue de Posa, l’oeuvre livre une réflexion sur le pouvoir et l’autorité

Carlos et son ami Rodrigue aspirent tous deux à la liberté. Mais le premier veut seulement s’affranchir de son père, qui lui a pris jusqu’à la femme qu’il aimait (à noter que si le rôle du père est souvent exploré chez Verdi, Don Carlos est l’un de ses rares opéras, avec La Traviata, où le compositeur aborde la relation père-fils et non père-fille). Le second incarne en revanche une liberté politique, servie par des idées progressistes. C’est bien Rodrigue, et non Carlos, qui tente de faire évoluer politiquement Philippe II. Le jeune homme y gagne l’estime du souverain. Mais le roi est tiraillé, car un autre personnage persuasif l’encourage au contraire à l’oppression tyrannique : l’Inquisiteur. Représentant l’obscurantisme du passé, celui-ci prône la répression et prédit au roi la perte des Flandres rebelles s’il se laisse amadouer. Le duo entre Philippe et Rodrigue à l’acte II fait donc pendant à celui entre Philippe et l’Inquisiteur à l’acte IV, en une triangulaire à la fois politique et psychologique. Dans le contexte de l’unification italienne, ce personnage ecclésiastique intransigeant semble une allusion au Pape Pie IX, qui refuse encore de céder Rome au tout nouveau roi d’Italie.

A lire également

 

L’Inquisiteur est bien le personnage le plus sombre de l’opéra, et non Philippe II qui apparaît bien plus complexe. Isolé par l’exercice du pouvoir, époux mal-aimé et rival de son fils, le roi dévoile ses doutes, sa fatigue et sa fragilité dans le monologue qui ouvre le quatrième acte. Verdi avait parcouru l’Escorial lors d’un voyage en Espagne en 1863. La crypte funéraire où se situe la scène, au sous-sol de ce bâtiment lugubre, l’avait fortement marqué. La méditation solitaire du monarque, quelque peu angoissante avec la lamentation en ostinato aux cordes qui l’introduit, doit certainement beaucoup à cette visite. En 1840, Nabucco montrait déjà le combat de la liberté contre la tyrannie aveugle. Dans Simon Boccanegra (1857), le public découvrait l’évolution du paria parvenu aux plus hautes fonctions du pouvoir. Le personnage de Philippe II révèle une autre facette du dirigeant : la difficulté de bien choisir ses conseillers. Un thème que Verdi abordera à nouveau dans Otello quelques années plus tard, mais cette fois sans la figure du despote.

 

Sixtine de Gournay

 

 

Plus de Secrets des oeuvres