La Symphonie n°5 de Gustav Mahler, un voyage fascinant entre trivial et sublime

Le film Mort à Venise de Visconti – aura rendu célèbre l’Adagietto de la Symphonie n°5 de Mahler. Une partition au caractère funèbre, mais dont le finale apporte, pour la dernière fois, un semblant d’espoir. L’œuvre est devenue l’un des plus grands “tubes” de la musique symphonique.

 

Mahler écrit sa 5ème Symphonie au moment de son mariage avec Alma

Replaçons la symphonie dans l’histoire de la musique. Sa composition débute en 1901, l’année de la création des Nocturnes de Claude Debussy, de la Seconde Symphonique de l’américain Charles Ives, mais aussi du postromantisme triomphant du Second Concerto pour piano de Serge Rachmaninov et du Pelléas et Mélisande d’Arnold Schoenberg !

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En février 1901, Mahler échappe de justesse à la mort à la suite d’une hémorragie intestinale. Faut-il voir dans le caractère funèbre de l’œuvre et dans la victoire chèrement acquise de sa conclusion, l’écho d’une menace écartée ? C’est pourtant le scherzo – le troisième mouvement – qui est composé en premier. On y perçoit au contraire la joie débridée, contrastant de manière étonnante avec les deux premiers mouvements au dramatisme évident. Contrastes entre ces trois parties alors que le décor des deux derniers mouvements composés l’année suivante n’a plus rien à voir ! En effet, le chef d’orchestre solitaire et déprimé n’est plus le même homme douze mois plus tard. Il a épousé Anna Schindler. Cette femme brillante l’accompagne de l’effervescence de Vienne jusqu’à sa Häuschen au bord du lac de Maiernigg. Le 24 août 1902, Mahler joue pour Alma sa Cinquième Symphonie au piano. C’est durant l’hiver, à Vienne, qu’il en achève l’orchestration. Elle est définitivement terminée à l’automne 1903.

 

Chez Mahler, l’écriture musicale concentre l’univers entier. Elle mêle dans un même geste, le trivial et le sublime, le spirituel et le terrestre, l’ironie et la mort. Sa musique tente la fusion de l’Etre et de la Nature.

Le premier mouvement s’ouvre sur une impressionnante sonnerie de trompette. C’est un lever de rideau sur une marche funèbre d’une puissance terrifiante. Le contraste entre les deux thèmes, l’un d’une violence abrupte et sans pardon, et l’autre, entre résignation et consolation, apporte autant d’amertume que de grandeur. L’idée de la fanfare initiale, souvenir des orchestres militaires d’harmonie de l’enfance du jeune Gustav, se transforme progressivement en une lutte épique, réminiscence de la Première Symphonie. L’orchestre se creuse par un simple jeu de timbales dans le lointain, par les silences aussi abrupts que les déflagrations. Le mouvement se referme avec l’écho de la trompette et de la flûte, comme le couvercle d’un tombeau.

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Le second mouvement s’ouvre sur une véritable tempête sonore. De ce maelström surgit un thème constamment interrompu, malmené, brisé par les intrusions de la marche comme si plusieurs orchestres rivalisaient de puissance belliqueuse. Les trouvailles sonores avec des instruments utilisés à contre-emploi, les cris perçants des bois, les rythmes décalés précipitent les thèmes les uns contre les autres jusqu’à ce qu’ils fusionnent dans un chant de victoire. Les cuivres assurent une brève domination avant que les ombres maléfiques ne disparaissent mystérieusement.

 

Le Scherzo, mouvement le plus vaste de la symphonie, prend des allures de kermesse et de danse générale.

La tonalité lumineuse de ré majeur et le caractère virevoltant du rythme pointé du Scherzo nous invitent à oublier ce qui s’est passé quelques minutes plus tôt. Après tant de catastrophes annoncées, de sarcasmes et d’ironies au fil des pages des deux premiers mouvements, on découvre une pièce radieuse et sans arrière-pensées ! L’œuvre est “viennoise” dans tout ce qui la rattache aux danses enjouées de Franz Schubert, Joseph Lanner et de la dynastie des Johann Strauss !

La dynamique croît au fur et à mesure que la percussion s’enrichit de nouveaux timbres. La danse ancienne, le ländler, croise une improbable valse viennoise alors que les basses de l’orchestre assurent une tension de plus en plus ferme. L’effervescence culmine et, tel Merlin l’Enchanteur venant remettre de l’ordre dans sa cuisine envahit par le tumulte des flots, la plume de Mahler brise net le désordre avec un panache extraordinaire.

 

L’Adagietto a été écrit pour cordes seules et harpe. Un “chant sans parole”

La beauté du mouvement lent tient au fait que le thème ne soit jamais repris in extenso. Les frottements harmoniques nés de tonalités éloignées provoquent une impression d’allongement du temps. Elle est amplifiée par les notes “supprimées” ou altérées du thème, qui donnent ainsi à l’auditeur le sentiment qu’il les a entendues alors que son oreille a compensé leur absence. Faut-il considérer que l’expression passionnée du thème dont les couleurs portent encore les pigments de l’écriture wagnérienne offre un message d’amour à Alma ? Plus prosaïquement aussi, Mahler savait fort bien qu’il se devait d’équilibrer la structure déjà gigantesque de sa symphonie dont l’écoute allait s’avérer fort délicate.

Adagietto (Orchestre du festival de Lucerne, dir. C. Abbado)
 

Quoi de plus anodin que les quelques notes énoncées dans les premières mesures du Rondo-final ? Cet allegro (suivi d’un allegro giocoso) dissimule sa véritable puissance.

Jamais, Mahler n’aura composé un mouvement aussi heureux. Durant les premières esquisses du final, le compositeur avait songé au titre : Eloge de la critique ! Il songeait certainement à railler la presse qui allait se déchaîner contre cette kermesse folle. “Folle,” mais d’une conception particulièrement savante ! En effet, c’est l’esprit de la fugue qui domine, concentrée, implacable, captant dans les mouvements précédents les éléments qui nourrissent la superposition des idées.

Alma fut décontenancée par le côté brouillon et cuivré du final lorsque Mahler lui joua la partition, au piano. Pourtant, la victoire du musicien y paraît définitive. Il a dominé tous les dangers de l’existence et c’est le sentiment d’euphorie qui gagne tout l’orchestre lorsque les idées se rejoignent en une série de spirales sonores.

En 1904, avant la création de la Symphonie à Cologne, Mahler prend conscience de l’évolution de son écriture et de certains déséquilibres sonores. La surexposition des percussions, notamment, le conduit à réaliser plusieurs révisions. Elles ne portent guère chance à la partition ! La création à Cologne, le 18 octobre 1904 est un échec cuisant.

 

Stéphane Friédérich

 

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