Le Concerto pour piano n°2, l’oeuvre qui a sauvé Rachmaninov

Le Concerto pour piano n°2 de Rachmaninov ne déroge pas à la tradition romantique héritée de Tchaïkovski, comme la forme classique en trois mouvements (vif – lent – vif). Toutefois, l’œuvre apparaît davantage comme une immense improvisation. La liberté du discours s’écarte du concerto traditionnel, et les grandes phrases mélodiques qui s’imbriquent permettent un enchaînement naturel entre les trois mouvements.

 

Rachmaninov aurait probablement cessé sa carrière de compositeur si le Deuxième Concerto pour piano avait été un échec.

Revenons quelques années plus tôt. Le 15 mars 1897 à Saint-Pétersbourg, Alexander Glazounov (1865-1936), plongé dans un état d’ébriété avancé, dirige la Première Symphonie du jeune Rachmaninov alors âgé de 24 ans. Sa direction est si médiocre, que la réaction du public est négative. Le fiasco est amplifié dans la presse, qui joue de la rivalité ancestrale entre les musiciens moscovites (Rachmaninov était considéré comme tel) et l’intelligentsia de la capitale impériale, Saint-Pétersbourg. Le désastre de la création entraîne chez Rachmaninov une véritable dépression. Il n’en sort que grâce à une psychothérapie auprès de l’hypnotiseur Nikolaï Dahl. Rachmaninov détruit le manuscrit de la symphonie (fort heureusement, la partition a été reconstituée grâce aux parties d’orchestre préservées). Pendant de nombreux mois, il abandonne toute envie d’écriture.

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Le triomphe du Deuxième Concerto sauve le jeune Rachmaninov, qui retrouve le goût de composer.

Rachmaninov fait une nouvelle tentative pour affronter le public, lors d’un concert privé le 15 décembre 1900. Il dirige alors les deux derniers mouvements de son Deuxième Concerto pour piano, qui est à l’origine une commande de la Société Philharmonique de Londres. Le 27 octobre 1901, Alexandre Ziloti assure la création du concerto dans son intégralité. Le public moscovite découvre la célèbre introduction avec ses premiers accords au piano, qui sont comme l’écho du carillon de la cathédrale de Novgorod, la ville de la province dans laquelle Rachmaninov vit le jour en 1873. Ce passage est bien le seul hommage probablement involontaire que rend Rachmaninov à l’archaïsme slave revendiqué quelques années plus tôt par le Groupe des Cinq (Modeste Moussorgski, Mily Balakirev, César Cui, Nikolaï Rimski-Korsakov et Alexandre Borodine). Le triomphe est à la mesure de la catastrophe de 1897.

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L’œuvre fascine le public par la beauté de ses thèmes

Le Moderato s’ouvre sur le glas des accords puis il lance toute l’énergie vitale de l’orchestre et du piano comme le signe d’une résurrection. Rachmaninov y assume ses doutes et exprime sa volonté de liberté. Les rythmes, les contrastes s’accumulent dans un flot sonore révélant l’hypersensibilité du musicien. Le climat nostalgique se mêle aux traits les plus martelés du maestoso. Le mouvement s’achève avec légèreté, mais dans une virtuosité éblouissante.

 

1er mouvement du Concerto n°2 (Yuja Wang)

 

L’Adagio sostenuto qui s’enchaîne évoque autant un choral religieux que des danses archaïques avec quelques réminiscences empruntées aux concertos de Liszt. Le dialogue du soliste avec la flûte et la clarinette crée une impression d’immobilité d’une étrange beauté avant de revenir à une reprise abrégée du début de l’adagio.

L’Allegro scherzando clame l’espoir retrouvé. Il surgit avec une verve lyrique triomphante, puisant dans les ultimes ressources techniques du soliste, toujours dans l’esprit des concertos de Tchaïkovski. La virtuosité cède le pas dans une séquence mélodique irrésistible. Le second thème est traité sous forme de variations, puis le final offre une coda triomphale, la tonalité d’ut mineur cédant la place à celle d’Ut Majeur.

 

Stéphane Friédérich

 

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