Le Concerto pour piano n°1 de Chopin, le charme et la fougue de la jeunesse

En composant son Concerto pour piano en mi mineur, Chopin suivait de près les événements à Varsovie. Il attendait un visa pour l’Allemagne que les autorités polonaises tardaient à lui octroyer. De fait, durant l’été 1830 se leva dans toute l’Europe un vent de révolte, au point que les régimes les plus autoritaires, ceux du Chancelier Metternich en Autriche et du Tsar de Russie vacillèrent.

 

Chopin dédia ses deux concertos pour piano à son amour de jeunesse, Constance Gladkowska

Composés dans un contexte politique inquiétant, les deux concertos pour piano se révèlent d’une grande importance pour comprendre la personnalité du jeune Chopin. A tout juste 20 ans, la vie du pianiste-compositeur était – à l’instar de la situation politique – tumultueuse. A Varsovie, il connaissait ses premières aventures féminines. Amoureux de Constance Gladkowska, une élève de la classe de chant au Conservatoire de Varsovie, Chopin lui dédia plusieurs œuvres dont les deux concertos.

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Le Concerto pour piano en mi mineur (op.11) est en réalité le second dans l’ordre chronologique. L’opus 21, en fa mineur, lui est antérieur. Sur le plan orchestral, le Concerto en mi mineur est sans conteste le plus développé des deux. L’ampleur symphonique du premier mouvement, Allegro maestoso, fait songer à quelque ouverture d’opéra de Mozart. Ce sont les pupitres des bois qui adoucissent cette impression de grandeur en instaurant un climat pensif. Après la longue introduction de près de 3 minutes, le piano entre “en scène”, seul, dans un climat de révolte, mais aussi avec un sentiment d’improvisation narrative. Deux thèmes apparaissent dans cet Allegro. Le chant intériorisé du premier thème s’oppose à l’énergie presque théâtrale du second. Le piano domine l’orchestre qui se confine au rôle sobre d’accompagnateur. Puis le dialogue se fait de plus en plus dense et pressant. Au sein de l’orchestre, le cor tient une place toute particulière. Le compositeur affectionnait cet instrument en raison de sa sonorité à la fois pastorale et de son expression romantique. Chopin songe assurément à la jeune cantatrice Constance Gladkowska.

 

Chopin ne connaissait pas encore les concertos pour piano de Beethoven. On n’en est que plus séduit par l’originalité de l’écriture du second mouvement.

Le second mouvement est une Romance suivie d’un Larghetto. « Je n’ai pas cherché la force. C’est plutôt une romance calme et mélancolique, l’impression d’un doux regard tourné vers un lieu évoquant mille charmants souvenirs. C’est comme une rêverie par un beau temps printanier, mais au clair de lune. Aussi, l’accompagnement est-il en sourdine, c’est-à-dire avec des violons dont une sorte de peigne posé sur les cordes diminue la sonorité, tout en la rendant nasillarde et argentine ». Voilà une proclamation romantique que Franz Schubert (1897-1828), disparu deux ans plutôt, aurait pu faire sienne.

 

2ème mouvement du Concerto pour piano en mi mineur (Arthur Rubinstein)

 

L’impression d’intimité s’estompe au fur et à mesure que le piano accentue sa présence de plus en plus dynamique et que les cordes de l’orchestre s’épaississent d’un trémolo. Puis, c’est à nouveau l’exposition du thème avec son mélange inimitable de fierté, de fraîcheur d’inspiration et de tendresse.

 

Le Concerto en mi mineur assurait à Chopin une grande notoriété de compositeur et pianiste lorsqu’il décida de quitter la Pologne.

Le finale, un Rondo suivi d’un Vivace, est directement enchaîné sur une note en suspension, qui introduit une danse typiquement polonaise : le Krakowiak. Cette danse “rugueuse”, marquée par les cordes à l’unisson connut dans les années suivantes une belle fortune en France sous le nom de “Cracovienne”. Chopin utilise ce pas pour accentuer le contraste entre les deux mouvements. Le dialogue entre les bois et le piano est des plus délicats car il faut que l’humour jaillisse des accents, des coupures abruptes, d’un rythme gracieux et léger qui s’impose sur la ligne mélodique. La bravoure de chaque pupitre est sollicitée jusque dans le sommet expressif de la coda. La multiplication des effets est d’ailleurs connue pour poser un sérieux défi à la mémoire des solistes.

Chopin joua sa partition pour la dernière fois devant le public de Varsovie, le 11 octobre 1830. Le Concerto en mi mineur lui assurait dorénavant une grande notoriété de compositeur et interprète. Il quitta la Pologne, sans savoir qu’il n’y reviendrait jamais.

 

Stéphane Friédérich

 

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