Les Mazurkas de Chopin, ou le piano comme confident de l’exil

Le piano reste le principal confident de Chopin. Ses Mazurkas s’échelonnent tout au long de sa vie, souvent teintées d’une irrésistible mélancolie. Exilé, le compositeur exprime dans sa musique son amour pour sa patrie et peut-être sa vision personnelle de la Pologne.

 

Danse polonaise à trois temps, la mazurka accentue les temps faibles.

La mazurka se répand en Pologne dès le XVIème siècle, en particulier en Mazovie, une région de plaines où vit le peuple mazur. Au XIXème, elle envahit les salons. L’exil de musiciens polonais après la révolte de Varsovie en 1830, l’exporte dans le reste de l’Europe et notamment à Paris. Loin de se cantonner à l’univers bourgeois ou aristocrate, on la retrouve ensuite dans les campagnes françaises dans la deuxième moitié du XIXème. Son énergie, et le saut des danseurs sur le troisième temps, sont très appréciés et resteront ses caractéristiques, même si chaque région apporte désormais ses propres modifications aux pas de danse traditionnels. La mazurka traverse le temps, et après les bals musette au début du XXème siècle, on la danse encore aujourd’hui dans les bals folk. Mais, en musique, elle reste très associée à Chopin.

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La mazurka est une danse à 3 temps. Contrairement à la valse ou au menuet dont le premier temps est accentué, la mazurka renforce les temps faibles, en particulier le deuxième. Chopin respecte cette particularité mais « ennobli la mélodie, agrandit les proportions », selon son ami Liszt. La variété des rythmes, l’harmonie parfois audacieuse, et la richesse de l’écriture pianistique, font de ces mazurkas des incontournables de l’oeuvre de Chopin.

 

Le piano exprime, sous les doigts de Chopin, la mélancolie de la terre natale

Chopin laisse près d’une soixantaine de mazurkas. Leur composition s’étale tout au long de sa vie. Toute l’oeuvre de Chopin est imprégnée de son attachement à son pays natal mais, à cause de leur origine folklorique, les Mazurkas semblent en être des témoins privilégiés, comme les Polonaises. De fait, il est frappant de constater que les premières Mazurkas sont écrites à Vienne en 1830. Chopin compose alors déjà depuis plusieurs années. Mais il ne vient à ce genre que lorsqu’il est loin de Varsovie, comme s’il retrouvait sur le clavier les saveurs de la terre natale. Sa dernière mazurka, opus 68 n°4, date de 1849, quelques semaines avant sa mort. Chopin n’a pas revu la Pologne, contraint à l’exil après l’insurrection de Varsovie à laquelle ont participé plusieurs de ses proches en 1830.

La plupart des Mazurkas sont en mineur. Chopin y exhale la nostalgie slave appelée le zal. Même celles en majeur, comme les op. 24 n°2 et 3, sont empruntes d’une délicatesse exquise. Dans les salons parisiens, l’aristocratie polonaise en exil apprécie alors particulièrement les mazurkas de Chopin, qui allient finesse et évocation nationale.

 

Chopin joue avec le rythme, tantôt dansant, tantôt rêveur, et toujours propice au rubato

Loin d’être uniformes, les Mazurkas de Chopin sont d’une très grande variété. Si certaines évoquent clairement une influence folklorique dans le rythme très marqué (op.7 n°1), d’autres proposent une ligne quasi vocale et très ornementée (op.17 n°2), quand d’autres encore privilégient le caractère nostalgique (op.33 n°1 ou op.17 n°4). Le pianiste Alfred Cortot a ainsi décelé plusieurs catégories de mazurkas. Il différencie les « dansées », les « chantées », celles qui sont les deux à la fois, les « décidées » et les « élégiaques ».

Dans le format court propre à la mazurka, Chopin s’autorise des harmonies parfois audacieuses pour l’époque. Telle la coda de l’op. 56 n°3, ou l’incertitude tonale d’une partie de l’op. 17 n°2. Le rythme est par ailleurs l’un des traits les plus fascinants de ces œuvres. Chopin joue volontiers sur une ambiguïté entre binaire et ternaire. Ce qui renforce le casse-tête récurrent des pianistes lorsqu’ils s’attaquent à une oeuvre de Chopin : le rubato. Il ne doit jamais être affecté, mais au contraire suivre toujours naturellement les besoins de la ligne de chant. Quant à la main gauche, elle doit en principe respecter le rythme de manière immuable afin, justement, de faire ressortir la liberté de la main droite. Liszt, pour le décrire, prend l’image d’un arbre : « le vent joue dans les feuilles, les fait ondoyer; mais l’arbre ne bouge pas. Voilà le rubato chopinesque. »

Il ne nous reste qu’à conclure, tel Debussy : « La musique de Chopin est une des plus belles qu’on ait jamais écrites ».

 

Sixtine de Gournay

 

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