Les Préludes de Chopin, la magie du piano romantique

Les Préludes op. 28 de Chopin ont été conçus pour former un tout, comme Le Clavier bien tempéré de Bach. Fondé sur l’alternance de moments de tension et de détente, ce cycle incorpore aussi les caractéristiques d’autres genres comme la mazurka ou la romance. De courte durée, ces pièces recèlent toute la magie des instantanés musicaux du Romantisme.

 

Davantage encore que ses contemporains Schumann et Liszt, Chopin s’impose comme un génie de la forme brève

Roland Barthes disait de Schumann qu’il était le compositeur des Stücke. On pourrait en dire tout autant de Chopin, dont le génie naturel éclate moins dans les œuvres longues (bien qu’il ait écrit des sonates et des concertos) que dans des pièces relativement courtes (Etudes, Mazurkas, Préludes), comme s’il avait cherché à concentrer en un bref instant, et avec un maximum d’intensité, toute l’impression qu’il éprouvait face aux mystères de l’univers.

Il semble que Chopin ait songé dès 1831 à la série des 24 Préludes qui lui furent commandés en 1838 par l’éditeur Camille Pleyel… en échange de la somme de 2 000 francs. Selon la correspondance du compositeur et les mémoires de George Sand (Histoire de ma vie), avec qui il était alors en ménage, l’achèvement du cycle se fit à la faveur d’un séjour à Majorque dans des conditions extrêmement difficiles : temps apocalyptique (« Il fait ici des pluies dont on n’a pas idée ailleurs ; c’est un déluge effroyable ! »), santé chancelante du musicien sujet à des quintes de toux perpétuelles, hostilité de la population face à l’allure détonante de George Sand et à l’absence de pratique religieuse du couple, inconfort du monastère isolé de Valldemosa (« Ma cellule a la forme d’un grand cercueil, écrit Chopin. On peut hurler… toujours le silence »).

 

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Un cycle composé sous l’influence du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach

A l’instar de Mendelssohn, Liszt ou Schumann, Chopin jouait quotidiennement Le Clavier bien tempéré de Bach. Kraemer observe que les Préludes de Chopin sont nés d’une « réévaluation romantique de la notion d’improvisation chez Bach » ; mais il ne faudrait pas écarter les modèles, plus proches dans le temps, qu’ont été les Préludes dans toutes les tonalités de Hummel et les 48 Canons et Fugues de Klengel. Ces 24 Préludes op. 28, qui n’annoncent aucune fugue et ne préludent par conséquent à rien d’autre qu’à eux-mêmes, agissent comme autant de microcosmes. Des « états d’âme », disait le grand pianiste Alfred Cortot, lequel ne s’est pas privé de donner des titres à chacun d’entre eux : « Attente fiévreuse de l’aimée », « Désir de jeune fille », « Elle m’a dit : je t’aime », « Retour solitaire à l’endroit des aveux »… Là n’est pas le moindre tour de force de l’interprète que de parvenir à façonner chaque miniature dans son identité propre, tout en maintenant tendu l’arc du cycle en son entier. Cycle que referment, de manière péremptoire, trois ré frappés dans le registre extrême grave du clavier.

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Ecartant toute notion de développement, Chopin parvient à créer un univers complet en l’espace d’une poignée de mesures

Le recueil est donc constitué d’un ensemble de 24 petites pièces, dont la durée oscille entre 30 secondes et un peu plus de 5 minutes – la différence de minutage d’une interprétation à l’autre est par ailleurs édifiante. Les tempos embrassent un vaste éventail d’indications, depuis le « largo » (numéros 4 et 20) et le « lento » (numéros 2 et 13), en passant par le « molto agitato » (numéros 8 et 22) jusqu’au « vivace » (numéros 3 et 11). Si Chopin concentre son écriture sur un geste pianistique particulier au gré des différentes atmosphères qu’il cherche à faire sourdre de l’instrument, l’ensemble frappe sinon par son dépouillement, du moins par sa relative économie de moyen – Guy Sacre parle même d’un « art de la litote ». Là où Bach, dans son Clavier bien tempéré, déroulait les tonalités l’une après l’autre selon l’ordre chromatique, Chopin suit le cycle des quintes (dièses et bémols), commençant en ut majeur et finissant en ré mineur.

 


Le célèbre Prélude op.28 n°15 dit « La goutte d’eau » (Lang Lang)

 

A l’image de la polonaise, le prélude cache parfois d’autres genres que Chopin affectionne

A l’image de la polonaise, forme gigogne refermant en son sein d’autres danses, le prélude chez Chopin cache des études (c’est le cas des numéros 3, 5, 8, 14, 16 et 19), une mazurka (comme dans le numéro 7), une romance sans parole (numéro 17), un récitatif (numéro 18), une marche funèbre (numéro 20) ou des nocturnes (comme dans les numéros 4, 6, 9, 13, 15 et 21) qui ne disent pas leur nom. Mais quand l’un est déchiffrable par un amateur  (numéro 7), un autre sera réservé au virtuose (numéro 24). Quant aux deux ultimes préludes, ils forment un véritable binôme. L’originalité harmonique frappe l’oreille dans certains Préludes, comme les n° 2 et n° 24 respectivement passionné et épique, qui contredisent l’épithète de « pudique » (voire de « féminin ») trop hâtivement accolée au musicien polonais.

Serge Gainsbourg se souviendra du 4ème Prélude dans sa chanson « Jane B », extraite de l’album « Je t’aime moi non plus ». Le cinéaste Igmar Bergman, lui, jettera son dévolu sur le 2ème Prélude pour illustrer une séquence mémorable de son film Sonate d’automne où se confrontent, tout en non-dits, une mère et sa fille.

Précisons pour finir que Chopin a également composé deux autres préludes hors de l’Opus 28 : le Prélude en ut dièse mineur op. 45 et un Prélude en la bémol op. posth.

 

Jérémie Bigorie

 

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