La Sonate pour piano n°2 de Chopin : pourquoi parle-t-on de « marche funèbre » ?

Construite autour de sa Marche funèbre, la Sonate pour piano n°2 de Chopin se déroule dans la tonalité sombre de si bémol mineur. Les atmosphères se succèdent, angoissantes ou apaisées. Quelle tempête intérieure nous livre ici le compositeur ? Chopin a souffert pendant des années de la tuberculose, et l’exil forcé loin de sa Pologne natale l’a souvent rendu mélancolique. Mais, comme toujours, son génie transcende ses douleurs personnelles pour nous livrer un chef-d’oeuvre universel.

 

La 2ème Sonate pour piano vient sous la plume de Chopin lors d’un séjour à Nohant

Chopin a écrit 3 sonates pour piano, espacées sur 16 ans. La Première, en ut mineur (1828), est une oeuvre de jeunesse. Chopin réside encore à Varsovie, et ne se doute pas qu’il passera le reste de sa vie en exil. La Troisème, en si mineur, date de 1844, trois ans avant la rupture définitive avec George Sand. La Deuxième sonate, quant à elle, est achevée en 1839, au retour d’un voyage aux Baléares. Les amants espéraient y trouver un climat plus doux, favorable à la mauvaise santé du musicien. En réalité, il avait beaucoup plu et les conditions matérielles n’avaient pas été à la hauteur de leurs espérances. De retour à Nohant – propriété de George Sand dans le Berry, où le couple passe généralement les mois d’été avec les deux enfants de la romancière – Chopin se met à l’écriture d’une sonate. Cette nouvelle oeuvre intègre un mouvement déjà existant : la Marche funèbre.

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La partition intègre un morceau composé deux ans plus tôt

Durant cet été 1839, Chopin écrit à son ami Julian Fontana, lui-même polonais exilé, pianiste et compositeur. « Je compose ici une sonate en si bémol mineur dans laquelle sera la Marche funèbre que tu connais. Il y a un Allegro; puis un Scherzo en mi bémol mineur, la Marche et un court final de trois pages environ ».

Les contrastes semblent le maître mot de cette sonate. Dans le 1er mouvement, l’agitation du premier thème se calme d’un coup à l’arrivée du second thème. D’abord paisible, celui-ci s’anime de plus en plus. C’est lui qui prendra l’avantage dans la réexposition, au point que Chopin omet carrément de redonner le premier thème. Une entorse au schéma traditionnel qui a beaucoup surpris ses contemporains. Dans le second mouvement, le fougueux scherzo encadre un trio rêveur aux allures de valse triste. La Marche funèbre fait ensuite entendre son motif obsédant, souligné par les accords dans le grave, aussi réguliers que des cloches. La tonalité de si bémol mineur accentue encore le caractère macabre. Et lorsque la mélodie s’éclaire dans l’aigu, les trilles de la main gauche condamnent cet élan d’espoir, comme le roulement implacable d’un tambour d’exécution. La partie centrale, avec sa mélodie lyrique, planante, semble irréelle en comparaison, comme si le piano laissait entrevoir un monde idéal de beauté et de paix. On a dit que Chopin avait composé cette Marche en hommage à l’insurrection de Varsovie, mais le musicien n’a jamais confirmé cette hypothèse. Le final, d’une endurance redoutable, n’est qu’un immense trait entièrement fait de triolets d’octaves à l’unisson des deux mains. Une tempête furieuse et fulgurante, bien difficile à transcender pour l’exécutant. Les dernières notes achevées, l’auditeur reste un peu ébahi par cette sonate, qui semble nous offrir tous les visages de la mort à la fois, qu’ils soient angoissants ou consolateurs.

 

Marche funèbre de la Sonate n°2 (Seong-Jin Cho)

 

Insérer une marche funèbre dans une oeuvre n’est certes pas innovant. Beethoven l’avait déjà fait dans sa Sonate pour piano n°12 ainsi que dans ses Symphonies n°3 et n°7. Plus tard, Wagner (Le Crépuscule des dieux) et Mahler (Symphonie n°1) reprendront également l’idée.

 

La Marche funèbre sera à nouveau dissociée de la Sonate aux yeux de la postérité

La Sonate n°2 a été publiée dans son entier en 1840. Alors que Chopin dédie parfois ses œuvres à des amis ou des élèves, l’édition de cette sonate ne porte pas de mention. Elle ne semble pas non plus avoir déclenché tout de suite un engouement général. Schumann, pourtant admiratif de Chopin, reste mitigé. « Ce n’est plus de la musique, mais un certain génie impitoyable nous souffle au visage » s’exclame-t-il à propos du final.

Mais d’autres ne tarderont pas à s’en emparer. Auguste Franchomme, pour qui Chopin écrira en 1846 la Sonate pour violoncelle et piano, en réalise une transcription approuvée par Chopin. Une orchestration de la Marche funèbre sera aussi faite par Elgar en 1933, après celle d’Henri Reber exécutée pour la messe d’enterrement de Chopin en l’église de la Madeleine à Paris en 1849. Cette marche deviendra très populaire au XXème siècle, et sera jouée notamment – transcrite pour orchestre d’harmonie – pour les funérailles de John F. Kennedy, Staline, Yasser Arafat, et Jacques Chirac.

 

Sixtine de Gournay

 

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