Le quatuor « La Jeune Fille et la Mort » de Schubert : découvrez sa signification profonde

Célèbre pour son deuxième mouvement qui reprend le thème de son lied « La Jeune Fille et la Mort », écrit 7 ans plus tôt, le Quatuor n° 14 en ré mineur D 810 de Schubert est une pièce dictée par le désespoir.

 

En 1824, Schubert est hospitalisé pour une syphilis. Le compositeur entame la partie la plus profonde de son œuvre. Il lui reste quatre ans pour tout dire.

Fin 1822, Schubert apprend qu’il a contracté une maladie vénérienne. Ses espérances sont « réduites à néant », amitié et amour se muent en « torture ». Il jette toutes ses forces dans le travail. Naissent alors le cycle de lieder La Belle meunière, puis, en 1824, le Quatuor « Rosamonde », la Sonate « Arpeggione » et le Quatuor « La Jeune Fille et la Mort ». Il laisse de plus en plus d’œuvres inachevées, mais tout ce qu’il termine prend une dimension nouvelle. Ses quatuors ne sont plus du « premier violon accompagné », ils gagnent en expressivité, en puissance et en richesse symphonique.

 

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Schubert rejoint Mozart qui disait que la mort est la meilleure amie de l’homme. Il écrit son quatuor en ré mineur, tonalité du Requiem de son aîné.

Chacun des mouvements du Quatuor n° 14 est en mineur. Très dramatique, le premier mouvement est une lutte pour la vie. Dans le deuxième mouvement, Schubert écrit cinq variations d’après la belle mélodie de son lied « La Jeune Fille et la Mort » D 531 sur un poème de Matthias Claudius. « Ne crains rien, donne-moi ta main, je suis ton amie ». Au sombre sol mineur du thème succède le sol majeur de la dernière variation : la mort est acceptée. Le drame revient dans le Scherzo de manière ironique. Puis l’œuvre se termine par une danse de mort, un presto sous forme de tarentelle. Schubert n’ignore pas que la tarentelle est une danse italienne inventée pour soigner la piqûre d’une « tarentule ». Dernier accord : ré mineur. L’issue tragique ne fait aucun doute.

 


2ème mouvement du Quatuor « La Jeune Fille et la Mort » (Quatuor Arod)
 

 

Créateur des quatuors de Beethoven, Ignaz Schuppanzigh donne la première exécution privée du Quatuor n° 14 de Schubert, mais ne l’apprécie guère : « Tenez-vous en à vos lieder », lui dit-il.

L’œuvre est présentée pour la première fois le 29 janvier 1826 chez Josef Barth, un chanteur que Schubert appréciait. Elle est reprise chez le compositeur Franz Lachner, ami proche de Schubert, et reçue dans la plus grande indifférence. Il faudra attendre 1831, trois ans après la mort du compositeur, pour qu’elle soit publiée et rencontre le succès. Avec cette œuvre, « il a réussi quelque chose comme personne avant lui », dira Schumann.

 

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Le thème de la jeune fille face à la mort traverse toute l’histoire de l’art occidental, remonte aux sources de notre civilisation.

Coré, fille de Déméter, déesse des Moissons, cueillait un Narcisse quand son oncle Hadès, dieu des Enfers, la trouvant à son goût l’a entraînée dans les abysses. Zeus a accordé à Déméter que sa fille remonte au printemps et retourne en automne dans les profondeurs de la Terre. Telle est l’explication du cycle des saisons pour les Grecs. Source de l’idée de résurrection pour les chrétiens. Au Moyen-Âge, la Grande Peste a ravivé ce thème avec le tableau de Hans Baldung Grien (1517) conservé au Kunstmuseum de Bâle. Munch et Egon Schiele s’empareront à leur tour du mythe.

 


(Hans Baldung Grien, La Mort et la Femme)

 

Imité du rythme de l’Allegretto de la Symphonie n° 7 de Beethoven, le fameux motif de « La Jeune Fille et la Mort » de Schubert a inspiré de nombreux artistes.

Gustav Mahler a voulu orchestrer le quatuor en entier, mais n’a eu le temps que de transcrire le mouvement lent pour orchestre à cordes. Puis il s’est lancé dans la composition de ses Kindertotenlieder (Chants des enfants morts). Peu de temps après, sa fille aînée est morte mystérieusement.

La musique de Schubert a souvent été utilisée au théâtre et au cinéma. Notamment par Ariel Dorfman dans sa pièce La Jeune Fille et la Mort qui traite des traumatismes subis par les victimes des tortures en Amérique latine. L’officier aimait torturer ses victimes au son du quatuor de Schubert. Roman Polanski en a tiré un film éponyme. Jane Campion s’est aussi servie de la musique dans Portrait de femme avec Nicole Kidman et John Malkovitch.

 

Olivier Bellamy

 

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