Le Concerto pour violon de Tchaïkovsky, la partition qui fascine les virtuoses

Le Concerto pour violon de Tchaïkovsky est l’exact contemporain de celui de Brahms. Les 2 oeuvres ont en commun une puissance tant expressive que virtuose, et comptent parmi les plus redoutables du répertoire. Un sentiment d’exaltation parcourt la partition du compositeur russe, qui se montre ici bien décidé à vaincre ses démons.

Traversant une grave crise existentielle, Tchaïkovsky fuit Moscou pour retrouver une certaine sérénité.

Nous sommes en mars 1878. Tchaïkovsky, qui approche de la quarantaine, cherche à donner un nouveau sens à son existence après avoir tenté de se donner la mort en se jetant dans les eaux glacées de la rivière Moskova. Les raisons de son désespoir ? L’échec de se son mariage avec Antonia Miliukova, l’une de ses anciennes élèves. Censée le détourner de son homosexualité, cette union s’était avérée désastreuse, « emplie de haine, de crainte et de désespoir », comme il s’en été confié à son frère Anatole. Tchaïkovsky n’avait tenu que 2 mois avant de se laisser gagner par la dépression, réalisant qu’il lui était impossible de faire semblant malgré sa volonté de se donner une image respectable vis-à-vis de la société. Aussi choisit-il de fuir. Et c’est en Suisse, à Clarens, sur les bords enchanteurs du lac Léman qu’il trouve refuge à la fin de cet hiver 1878, en compagnie de son autre son frère, Modeste. Faisant installer un piano dans la Villa Richelieu qui l’accueille, il se remet au travail, s’attèle à l’orchestration de sa 4ème Symphonie et de son opéra Eugène Onéguine mais peine à trouver l’inspiration pour une nouvelle oeuvre. Sa Seconde Sonate pour piano, dont il avait entrepris la composition quelques mois plus tôt, l’exaspère. Il se sent incapable d’en venir à bout.

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Tchaïkvosky retrouve le goût de vivre et d’écrire grâce à l’affection de Josef Kotek.

Le 14 mars, la visite d’un jeune violoniste de 23 ans, dont il avait été le professeur à Moscou, réveille son inspiration. Il s’appelle Josef Kotek et enflamme le cœur du compositeur. Si bien des mystères entourent leur éventuelle relation amoureuse – sans doute cet amour était-il à sens unique – on sait que les 2 hommes ont passé de longs moments ensemble à déchiffrer de la musique et à s’extasier sur la Symphonie espagnole pour violon et orchestre d’Edouard Lalo. Séduit par « la fraîcheur, la légèreté, les rythmes piquants, les belles mélodies admirablement harmonisées » de Lalo – comme il l’écrit à sa protectrice et mécène Nadedja von Meck – le compositeur décide de laisser de côté sa sonate pour piano et de se lancer dans la composition d’un concerto pour violon. Josef Kotek à ses côtés, il peut ainsi bénéficier de précieux conseils techniques, n’étant pas lui-même violoniste. 11 jours lui suffiront pour écrire la partition et 2 semaines pour en terminer l’orchestration. La créativité est bien revenue et il s’en confie à sa protectrice : « Depuis le jour où ce souffle propice m’envahit, il ne m’a pas quitté. Dans une telle période d’inspiration, la composition perd complètement son caractère laborieux, c’est un pur bonheur. Vous ne réalisez pas le temps qui passe pendant que vous écrivez et si personne ne venait vous interrompre, vous pourriez rester assis toute la journée sans vous lever. » Tchaïkovsky peut compter sur Josef Kotek et sur son frère Modeste pour l’épauler dans sa démarche. Ces derniers n’hésitent pas à lui faire part de leur enthousiasme comme de leurs réserves. Le second mouvement fait ainsi l’objet de vives critiques. Tchaïkovsky décide alors de le réécrire entièrement sans pour autant rejeter cet Andante initial, puisqu’il l’intégrera plus tard sous le titre de Méditation à son cycle Souvenir d’un lieu cher. L’avis de ses 2 complices lui est précieux et, loin de le brider, encourage son inspiration : « J’ai écrit un nouvel Andante dont mes deux sévères mais sympathiques critiques sont contents […] Avec quelle passion il [Kotek] encense mon concerto ! Il va sans dire que sans lui je n’aurais rien pu faire. Il le joue merveilleusement. » confie-t-il à son frère Anatole.

 

Un grand concerto romantique dans lequel se déploient une époustouflante virtuosité et un poignant lyrisme.

Le Concerto pour violon de Tchaïkovsky apparaît comme l’un des ouvrages les plus ardus et les plus passionnés du répertoire pour violon. Dès le premier mouvement, un souffle nous saisit. Le discours est enflammé, le violon témoigne rapidement d’une fièvre étourdissante qui atteint ses sommets dans l’impressionnante et si périlleuse cadence. D’emblée, le compositeur affiche sa force retrouvée après son combat contre la dépression et l’exaltation de cette passion amoureuse que le jeune violoniste a fait jaillir en lui. Mais la nostalgie est toujours là et exhale ses soupirs dans le second mouvement, une sublime Canzonetta où s’exprime l’extraordinaire fibre mélodique du compositeur. Ici, le ton se fait intime, l’orchestre est dans le registre du murmure, confiant à la flûte et à la clarinette le soin de dialoguer tout en douceur avec le violon, qui joue avec la sourdine, dans une ambiance en clair-obscur. Quelques trilles du violon conduisent à la transition avec l’éclatant Allegro Vivacissimo aux accents bondissants et à la virtuosité débridée. Tchaïkovsky semble ici comme emporté par une flamme et retrouve cette fraîcheur qu’il avait tant appréciée dans l’œuvre de Lalo, et qui venait de redonner de l’éclat à sa propre vie.

Final du Concerto pour violon de Tchaïkovsky (Janine Jansen, Deutsche Radio Philharmonie, dir. Christoph Poppen)

 

 

La partition de Tchaïkovsky trouble et fascine les plus grands virtuoses du violon.

C’est tout naturellement à Josef Kotek que Tchaïkovsky envisage de dédier son concerto. Mais « de manière à éviter les rumeurs de toutes sortes » – ainsi qu’il l’écrit à son éditeur Jurgenson – le compositeur choisit finalement un autre violoniste, Leopold Auer. Le musicien se montre séduit par la proposition mais témoigne plusieurs réserves, comme il le raconte dans son autobiographie : « Je ne pus saisir la totale plénitude de l’œuvre lors de cette première audition, mais fus immédiatement frappé par la beauté lyrique du deuxième thème du premier mouvement et par le charme attristé du deuxième mouvement, Canzonetta. Tchaïkovsky me laissa sa musique contre ma promesse de l’apprendre et de la jouer dès que possible. Toutefois, quand j’étudiai la partition en détail, je sentis qu’en dépit de sa grande valeur intrinsèque, elle nécessitait une révision minutieuse car plusieurs passages n’en étaient pas du tout violonistiques et ne respectaient pas l’écriture des cordes. » Ainsi refuse-t-il de la jouer, ne l’inscrivant à son répertoire que des années plus tard, en 1893, quelques mois avant la disparition de Tchaïkovsky et après y avoir apporté des modifications. C’est donc un autre virtuose qui donnera vie au concerto. Vexé par les critiques de Leopold Auer, le compositeur lui avait retiré sa dédicace pour offrir son œuvre à Adolf Brodsky, le créateur de sa Sérénade mélancolique à Moscou en 1876. Ce dernier avait fait part de son enthousiaste face à la partition dont il percevait certes les difficultés, mais avec la sensation de pouvoir les surmonter : « Je me mis vraiment avec énergie au concerto. Quel délice ! On peut le jouer sans cesse et ne jamais se lasser ! » écrit-il au compositeur qui, flatté, lui confie sa partition. Malgré son talent et son engagement, Adolf Brodsky ne parvient pas à convaincre les premiers auditeurs lors de la création de l’œuvre en décembre 1881, à Vienne, sous la direction de Hans Richter. Un critique se montre même particulièrement cruel : Edouard Hanslik. « On ne joue plus du violon, on le met en pièces, on le roue de coups » écrit-il, allant jusqu’à parler d’une « musique qu’on entend puer. » Un article que Tchaïkovsky n’oubliera jamais, se montrant capable, jusqu’à la fin de sa vie, de le réciter par cœur. Mais l’histoire contredira le jugement acerbe de Hanslik. L’ouvrage connait la consécration quelques mois plus tard à Moscou et compte, aujourd’hui encore, parmi les pages les plus aimées du répertoire pour violon.

 

Laure Mezan

 

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