Le Concerto pour violon de Brahms, témoin d’une belle amitié avec Joseph Joachim

Le Concerto pour violon de Brahms compte parmi les chefs d’œuvre incontournables du répertoire romantique dont tous les violonistes rêvent de s’emparer, malgré les défis que la partition les invite à surmonter. Il est aussi le concerto de Joseph Joachim, qui contribua à faire de l’œuvre le reflet de sa légendaire virtuosité.

 

Johannes Brahms renoue avec le genre du concerto qu’il avait expérimenté 20 ans auparavant

Brahms a 45 ans en cet été 1878 qu’il choisit de passer au bord du lac de Wörthersee, au sud de l’Autriche. Il vient de prendre la décision d’arborer cette imposante barbe qu’il ne quittera plus et qui contribuera à façonner sa silhouette légendaire. Un nouveau visage donc pour un compositeur dans l’acceptation de sa maturité et prêt à relever des défis comme celui d’écrire un concerto pour le violon, d’associer son nom à ceux de Beethoven et de Mendelssohn qui avaient magnifié le genre. 2O ans se sont écoulés depuis la composition de son Premier concerto pour piano. Le public avait d’abord été désemparé face à cette partition jugée trop symphonique. Aussi, le compositeur s’était-il accordé ces longues années de réflexion, avant d’oser se confronter, de nouveau, à une œuvre concertante. Entre temps, ses « Variations sur un thème de Haydn » et deux premières symphonies lui avaient permis de maîtriser l’écriture orchestrale et l’avaient conforté dans son choix de poursuivre cette voie. Un second concerto pour piano puis un double concerto pour violon et violoncelle verront ensuite le jour.

 

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La rencontre avec le violoniste Joseph Joachim bouleverse la vie du jeune Brahms

Remarquable pianiste, Johannes Brahms était bien moins à l’aise avec le violon, instrument qu’il connaissait pourtant pour avoir, dans sa jeunesse, formé un fameux duo avec le virtuose d’origine hongroise Eduard Remenyi. Ensemble, ils avaient sillonné l’Europe et connu un vif succès, grâce notamment aux Danses hongroises. Mais c’est un autre violoniste, ancien condisciple à Vienne de Remenyi, qui joua un rôle décisif dans la vie du compositeur et inspira ses plus grands chefs d’oeuvre pour l’instrument, dont ce concerto. Joseph Joachim est alors l’un des musiciens les plus fascinants et les plus influents de l’Allemagne romantique, protégé de Mendelssohn, encouragé par Liszt auprès duquel il étudia à Weimar et ami de Schumann qui composa pour lui son concerto pour violon. Le jeune Brahms, qui n’a pas encore 20 ans, est d’emblée éblouit par le virtuose, dès leur première rencontre, en 1852 à Hanovre. Joachim ne manque pas d’exprimer, lui aussi, son admiration pour ce « tendre idéaliste » qui se présente à lui aux côtés de Remenyi : « Jamais dans le cours de ma vie d’artiste je n’ai été comblé d’une surprise aussi merveilleuse que lorsque le camarade de mon compatriote, blond et intimidé, me joua les mouvements de sa sonate que je trouvai d’une force et d’une originalité inimaginables, tout en même temps que noble et inspirée (…) son jeu si tendre, si plein d’imagination, si libre et si ardent m’enchanta littéralement. » écrit-t-il.

 

Le concerto pour violon, fruit de l’amitié et des disputes entre Brahms et Joachim

L’amitié entre les 2 hommes allait s’inscrire dans le temps, fondée sur l’admiration réciproque mais aussi la franchise. Joachim, de seulement 2 ans l’aîné de Brahms, n’en exerce pas moins une certaine autorité, de l’ordre du paternel. C’est grâce au virtuose, que le compositeur noue des relations avec de grandes personnalités du monde musical et rencontre le couple Schumann dont il deviendra un proche. De cette amitié, naîtra, entre-autre, ce concerto pour violon, œuvre impressionnante, d’une intense puissance expressive et d’une grande virtuosité que Brahms compose pour et avec Joseph Joachim. Il consulte ainsi son ami lors de l’écriture des parties de violon solo, « pour que les figures maladroites me soient d’emblée interdites », confesse-t-il. Mais cette collaboration n’est pas des plus paisibles. Elle donne lieu à quelques discussion épiques entre les deux artistes comme le raconte Claude Rostand dans sa biographie du compositeur : « Brahms s’entêtait, se mettait en colère, frappait du pied, et Joachim avait beau lui administrer les preuves les plus incontestables de la justesse de son point de vue, le musicien ne voulait rien entendre. Après plusieurs jours à ce régime, les deux adversaires finirent cependant, l’un et l’autre, par lâcher un peu de lest. »

 

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Avec la complicité de Joachim, Brahms écrit l’un des concertos les plus fascinants du répertoire pour violon

« Il y a quelque excuse à ce que ce concerto porte ton nom, puisque tu es plus ou moins responsable de la partie de violon » écrit Brahms à son ami, reconnaissant donc la contribution essentielle de Joachim à cette partition, aussi ardente que lyrique mais surtout redoutable à interpréter au point qu’elle fût considérée comme quasi injouable en son temps. Si le violon déploie ici d’étourdissantes acrobaties, il sait aussi se montrer poétique. Conçu initialement en 4 mouvements (le Scherzo fut supprimé pour être réutilisé dans le 2ème Concerto pour piano), l’œuvre s’ouvre sur un vaste Allegro non troppo, aussi puissant qu’héroïque. Suit un poignant Adagio, à vous tirer les larmes, débutant par une douce cantilène au hautbois. Quant au bondissant finale, il exhale un irrésistible parfum tzigane qui n’est pas sans évoquer ces fameuses Danses hongroises  que Brahms jouait, dans sa jeunesse, avec Remenyi. S’exprime ainsi, dans cette œuvre, le tempérament tourmenté d’un compositeur dont on perçoit tant la tendresse que la rudesse.

 


 Adagio du Concerto pour violon (Julia Fischer, NDR Sinfoniorchester, dir. Michael Tilson Thomas)

 

De Pablo de Sarasate à Fritz Kreisler, le concerto pour violon de Brahms interpelle les plus grands virtuoses

La création du concerto pour violon, le 1er janvier 1879 à Leipzig avec Joachim en soliste et Brahms à la tête de l’orchestre du Gewandhaus, remporte un vif succès et suscite des critiques élogieuses : « L’œuvre la plus claire et la plus spontanée du compositeur », « L’originalité de l’esprit qui inspire l’ensemble, sa solide structure organique, la chaleur qui en jaillit donnent à l’ouvrage joie et lumière » peut-on lire dans la presse. Les deux amis connaissent ensuite de semblables triomphes à Budapest et à Vienne, où la salle est en délire, comme le rapporte le compositeur : « Joachim joue chaque fois mieux que la précédente, et à ce dernier concert la cadence a fait un tel effet que le public a éclaté en applaudissements avant le départ de la coda. » Mais tandis qu’il suscite l’enthousiasme de ses premiers auditeurs, partout où il est joué en Europe, le concerto compte aussi ses détracteurs. Le grand violoniste Pablo de Sarasate refuse de l’inscrire à son répertoire, jugeant l’Adagio écrit plus à la faveur du hautboïste que du violoniste : « Me croyez-vous assez dépourvu de goût pour me tenir sur l’estrade en auditeur, le violon à la main, pendant que le hautbois joue la seule mélodie de toute l’œuvre ? » Le célèbre chef d’orchestre Hans von Bülow parle lui d’un concerto écrit « contre le violon » ! Quant aux compositeurs français, ils se montrent particulièrement sévères, Debussy n’hésitant pas à le qualifier de « rocaillerie » et de « monopole de l’ennui ». Cependant les ambassadeurs du concerto se font de plus en plus nombreux et passionnés. Parmi eux : le légendaire violoniste Fritz Kreisler, qui en écrivit l’une des fameuses cadences et acquit le manuscrit original avant de l’offrir, en 1948, à la Bibliothèque du Congrès aux Etats-Unis.

 

Laure Mezan

 

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