Les Quintettes à cordes de Brahms : le plaisir du partage

Johannes Brahms a donné, après Schubert, ses lettres de noblesse au quintette à cordes, signant deux opus qui comptent parmi ses plus grands chefs d’œuvre de musique de chambre. Abordant ce genre assez tardivement dans sa vie, il saura y exprimer tant l’allégresse que la nostalgie qu’il portait en lui, à sa maturité.

 

Après le piano et l’orchestre, la musique de chambre devient l’un des moyens d’expression privilégié de Brahms.

Toute l’âme brahmsienne se retrouve dans sa musique de chambre : ses joies, ses souffrances comme son rapport à la nature et à ses amis. Ses amis sont là justement, Joseph Joachim et Clara Schumann, lorsque le musicien doute, se cherche, se sent inhibé. Car la musique de chambre l’intimide, en particulier l’art si exigeant du quatuor à cordes, que Beethoven avait transcendé et auquel il n’osera se confronter qu’à l’approche de la quarantaine. Aussi choisit-t-il de s’exprimer dans des genres où tout n’a pas encore été dit, à l’instar du quintette. C’est pour cinq instruments à cordes que Brahms ébauche, à 28 ans, ce qui deviendra, après de multiples métamorphoses, son célèbre Quintette avec piano. Il ne reviendra cependant au quintette à corde que des années plus tard, vers la cinquantaine, alors que l’expérience et la maturité lui avaient permis d’acquérir une certaine confiance. « Je puis vous dire que je n’ai jamais entendu une aussi belle œuvre qui fût de moi » ira-t-il jusqu’à écrire à son éditeur, Simrock, à propos de son premier quintette, tandis que Joachim et Clara se montraient plus mesurés. S’il n’est pas encore arrivé à l’automne de sa vie et à une certaine introspection, le compositeur semble témoigner alors d’une allégresse toute printanière. Il conservera d’ailleurs, jusqu’à la fin de sa vie, une grande affection pour cette partition.

 

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Pour écrire ses quintettes, Johannes Brahms se ressource dans la nature.

Grand amoureux de la nature, Brahms parcourait les forêts, se promenait au bord d’un lac, respirait l’air des montagnes pour aiguiser son inspiration. « L’air est si plein de mélodies qui volent autour de vous que l’on doit bien prendre garde de ne pas marcher au passage sur l’une d’entre elles » écrivait-il à propos du Wörthersee, où il composa nombre de ses œuvres. Et c’est à Bad Ischl, dans les Alpes autrichiennes, où il aimait également se ressourcer et avait trouvé un petit logement, que Brahms donna naissance à ses deux quintettes à cordes, le premier en 1882 et le second, neuf ans plus tard. Un esprit bucolique et une douce joie de vivre traversent la partition du Quintette opus 88, souvent appelé « Frühlingsquintett » (quintette du printemps). Un premier mouvement champêtre et majestueux témoigne, d’emblée, de cette allégresse tandis que la mélancolie se fait entendre dans le « Grave ed appassionato » qui suit, avant le final plein d’élan. Un souffle vigoureux irradie également le second quintette, opus 111, où s’expriment, à travers quatre mouvements cette fois-ci, toute la force, la nostalgie et l’exubérance du compositeur. Quelques échos de musique populaire viennoise, perceptibles notamment dans le scherzo, ont valu à l’œuvre le titre de « Prater Quintett » en référence à un célèbre parc viennois.

 

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Brahms donne au quintette à cordes un nouvel éclairage et pense avoir atteint son apogée.

En abordant le genre du quintette à cordes, dont Boccherini et Schubert avaient établi les fondements avant lui, Brahms choisit de se démarquer, préférant doubler l’alto plutôt que le violoncelle, privilégiant ainsi la tessiture medium dans son équilibre sonore et, surtout, célébrant l’instrument dont il avait su faire son confident, à la fin de sa vie. Et c’est à l’alto qu’il attribue le thème de l’émouvant Adagio du second quintette, à travers lequel se manifeste une profonde nostalgie. Car à l’allégresse est venue se joindre un sentiment de lassitude. « Toute ma vie, j’ai été travailleur, maintenant je vais être paresseux » écrit le compositeur à l’un de ses amis, exprimant son désir de faire ses adieux à la musique. A 57 ans, il décide donc de mettre un terme à sa carrière. Son opus 111 serait le tout dernier ! Mais une rencontre, avec le clarinettiste Richard Mühlfeld, le fera revenir sur sa décision. C’est ainsi qu’il composera d’ultimes chefs d’œuvres, associant cette fois-ci les cordes à ce nouvel instrument qui le fascinait tant.

 


1er mouvement du Quintette à cordes n°2 (I. Kavafian et P. Zukerman, violons, P. Neubauer et C. Phelps, altos, et G. Hoffman, violoncelle)

Les quintettes de Brahms exaltent l’imagination de ceux qui les interprètent.

« Ce sont des œuvres jubilatoires à jouer et d’une grande force expressive. Elles ont le pouvoir de nous transporter au bord d’un lac où on s’imagine volontiers se promener et fumer le cigare. On perçoit d’ailleurs l’homme qui se cache derrière cette musique, à savoir un bon vivant et une personnalité généreuse. Cette notion de partage est manifeste dans ces oeuvres et me touche profondément » ainsi s’exprimait le violoniste Renaud Capuçon, après avoir interprété les deux quintettes, en concert, au Festival de Pâques d’Aix-en-Provence. L’altiste Adrien La Marca, l’un de ses partenaires nous confiait à son tour : « Ces pages sont d’une telle intensité émotionnelle et d’une telle puissance, qu’elles demandent un engagement exceptionnel. Interpréter ces deux quintettes dans une même soirée est une expérience assez unique. On en ressort d’ailleurs épuisés ! » Un bel esprit de compagnonnage accompagne l’interprétation de cette musique, tant festive que mélancolique. Avec ces deux quintettes à cordes, Brahms offre aux musiciens l’occasion de vivre des moments d’échange et de partage d’une rare profondeur.

 

Laure Mezan

 

 

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