Les Concertos brandebourgeois de Bach, une synthèse de l’art baroque européen

Composés entre 1718 et 1721, les 6 Concertos Brandebourgeois représentent une diversité d’écriture proprement stupéfiante. Le choix des instruments, la forme des pièces, le jeu subtil entre éléments rythmiques issus des danses populaires et contrepoint savant, chaque élément semble synthétiser l’art musical du début du XVIIIe siècle. S’agit-il de concertos avec un ou plusieurs solistes, de concertos grosso, d’ouvrages empruntant aux styles français, italien ou allemand ? Les Concertos Brandebourgeois n’ont pas fini de nous émerveiller.

 

A Coethen, Bach va connaître l’une des périodes les plus productives de sa vie

Même s’il ne dispose que d’un orchestre relativement modeste, Bach est heureux de prendre ses fonctions à Coethen en décembre 1717, capitale du Duché d’Anhalt-Köthen au nord-est de l’Allemagne. Le prince âgé de 24 ans a reçu l’enseignement du compositeur Johann David Heinichen (1683-1729). Son éducation est remarquable et il possède une solide culture musicale, chantant aussi joliment, dit-on, qu’il joue du clavecin et du violon. Bach, enfin, peut travailler sans se préoccuper des soucis matériels. Hélas, en juillet 1720, au retour d’un voyage, il apprend le décès de sa femme Maria Barbara. Elle s’ajoute à la perte de deux de ses six enfants. Il s’investit plus encore dans son travail, souhaitant composer à nouveau pour l’orgue, l’instrument de ses confidences. Apparaissent ainsi les partitas, sonates, les œuvres pour orchestre, les suites pour violon seul, violoncelle seul, concertos pour violon et pour clavier, le premier Livre du Clavier bien tempéré… Il exploite aussi les perfectionnements techniques de l’époque tout en approfondissant les formes musicales comme le concerto pour clavecin et orchestre.

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Dans les Concertos Brandebourgeois, Bach adapte son écriture à l’orchestre dont il dispose. Les seconds et cinquième concertos, par exemple, bénéficient d’un orchestre plus fourni. Cet apport lui permet de  faire appel à un ensemble de solistes, lui-même dominé par un instrument : C’est la trompette dans le Second concerto, le violon dans le Quatrième et le clavecin dans le Cinquième.

 

Le Concerto Brandebourgeois n°1 BWV 1046 est l’exemple parfait du divertissement le plus remarquable

La partition est un concerto da caccia. Le terme fait référence à l’instrument baroque, sorte de hautbois de chasse mais sans l’agressivité qu’on peut lui supposer. Les deux cors jouent parfaitement ce style et ces rythmes heurtés. Trois mouvements composent la partition. Le premier est un concerto grosso à part entière avec ses blocs d’instruments qui se répondent les uns aux autres. L’Adagio qui suit met en relief la complémentarité des cordes, d’une part, puis des hautbois et du basson, d’autre part et enfin des cors. C’est assurément le caractère italianisant qui domine avec de nombreuses ornementations. Le final met en valeur le violino piccolo. L’atmosphère pastorale, le rythme doucement appuyé combine à la fois l’idée du raffinement et une source plus paysanne.

 

Le Concerto Brandebourgeois n°2 en fa majeur fait intervenir une trompette virtuose

Violoncelles et clavecin assurent le continuo. L’Allegro est une page parfaitement italienne – héritière des concertos de Corelli -, mais révélant un dialogue de plus en plus complexe. La trompette doit se fondre dans des timbres qu’elle domine sans conteste en temps normal. L’Andante au caractère intimiste, sorte de sonate ravissante, est oublieuse de la trompette. Celle-ci lance le final Allegro assai, d’une virtuosité plus remarquable encore que dans le premier mouvement. Les dialogues interrompus, jeux de fugue, imitations d’orchestre entraînent la formation dans une expression de plus en plus exaltée.


1er mouvement du Concerto brandebourgeois n°2 (Friedemann Immer à la trompette, et l’Orchestre baroque de Fribourg)

 

Le Concerto brandebourgeois n°3 en sol majeur est un défi instrumental

Il est composé uniquement pour cordes : trois violons, trois altos, trois violoncelles, et basse continue. Les déséquilibres entre les pupitres peuvent intervenir à tout moment : un vrai défi instrumental. Dans l’Allegro initial, on reconnaît l’influence de l’écriture de Vivaldi.à l’élan général du mouvement et u choix de confier successivement à chaque famille d’instrument une partie soliste. Le second mouvement est réduit à une quinzaine de secondes. S’agit-il d’un “mouvement” ? Ce ne sont que deux accords joués “adagio” qui donnent une respiration et assurent l’équilibre à l’ensemble de la partition. Le final débute sur l’interrogation du dernier accord, dans un tourbillon de notes, une sorte de perpetuum mobile. Dans la gigue, les trois parties des violoncelles sont réunies à l’unisson afin d’accentuer la détermination des basses et de laisser les autres pupitres se heurter, se chamailler, organiser leur propre destinée.

 

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Dans le Concerto brandebourgeois n°4  BWV 1049, Bach présente la synthèse de plusieurs genres musicaux.

Au concerto “traditionnel”, qui associe plusieurs instruments, est aussi combiné le concerto “moderne” qui assure la prima voce au violon.  Après l’introduction qui met en valeur les deux flûtes, le violon s’impose avec virtuosité dans l’Allegro. Le mouvement lent, Andante, est une sarabande au caractère dramatique. Dans cette danse apparut au XVIe siècle et aux origines orientales, on note que les parties des deux flûtes sont écrites pour provoquer un effet d’écho. Le final, Presto, s’ouvre par une fugue. Le carcan d’un contrepoint apparemment sévère se résorbe progressivement dans l’esprit d’un divertissement. L’écriture des basses est d’autant plus subtile que les trois instruments concernés ne sont pas réunis sous une seule portée.

 

Le Concerto Brandebourgeois n°5 est un des premiers concertos pour clavecin de l’histoire de la musique

Le soliste déploie une impressionnante cadence dans le premier mouvement. Bach espérait séduire les autorités berlinoises en vue d’obtenir un poste. En vain… Outre le clavecin, l’œuvre est composée pour flûte traversière, violon principal, violon, alto et violoncelle. La flûte et le violon jouent un rôle éminent, ce qui confère à l’œuvre également le statut de concerto grosso ou de triple concerto.

L’Allegro apparaît ainsi d’une grande fluidité et d’un parfait équilibre. Le charme de la mélodie estompe en grande partie la sévérité de l’écriture. Le style “galant” s’impose et le clavecin offre une impressionnante cadence conclusive. Bach réalisa au moins deux versions de celle-ci, augmentant considérablement les difficultés techniques. L’Affetuoso en si mineur réunit les trois solistes. Il privilégie le chant sur un rythme immuable.

Le final, Allegro, est une gigue pleine de vie. La virtuosité est pétillante, dans le style français si prisé à l’époque. Une fois encore, Bach a le souci de séduire d’éventuels employeurs.


1er mouvement du Concerto brandebourgeois n°5 (Orchestre Bach de Munich, dir. Karl Richter)

 

Les instruments à vents ont disparu de l’ultime Concerto Brandebourgeois

C’est ici un jeu de danses qui éclaire d’une manière différente le tissu polyphonique des cordes. Rappelons que Bach, outre le clavecin et le violon, jouait aussi de l’alto. Les instruments forment des paires et c’est moins la dimension orchestrale qui prévaut dans l’Allegro que la densité expressive d’une formation de chambre. Toutes les possibilités de timbres sont éprouvées grâce à de grandes phrases qui autorisent des variations permanentes sur les tonalités, les modulations, les cadences… L’Adagio méditatif s’offre le luxe d’un matériau réduit, un simple trio aux courbes sinueuses, comme s’il fallait reposer l’esprit et les poignets des interprètes avant le finale. Celui-ci, Allegro, est bâti sur un rythme de gigue. Les couplets semblent rebondir sur les canons de doubles croches, chaque pupitre se répartissant ainsi la relance des pas comme s’il s’agissait d’un perpetuum mobile. Il est probable que cette œuvre ait été composée avant les autres. Certains musicologues avancent même la date de 1713.

 

Stéphane Friédérich

 

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