Le Concerto pour piano de Schumann, un cadeau pour sa femme Clara

Le concerto pour piano de Schumann compte aujourd’hui parmi les œuvres les plus aimées du répertoire. Ses élans passionnés, son lyrisme et sa poésie sont les reflets d’une âme tourmentée et profondément romantique. Schumann n’en écrira pas d’autres mais son unique contribution au genre éveilla l’attention de grands compositeurs, à l’instar d’Edvard Grieg dont le concerto, également en la mineur, doit tant au modèle schumanien.

 

Quand le piano solo ne suffit plus à l’expression du génie de Schumann

« Je suis tenté de fracasser mon piano ; il est devenu trop restrictif pour mes idées » écrivit Robert Schumann alors qu’il venait de composer sa première symphonie et rêvait de s’illustrer dans le genre du concerto, d’associer enfin cet instrument, dont il avait su faire l’interprète de ses états d’âme, à un grand orchestre symphonique. Nous sommes en 1841, le compositeur goûte aux premiers bonheurs de la vie conjugale après avoir tant lutté pour épouser Clara. Le couple s’est installé à Leipzig et Robert témoigne alors d’une intense inspiration créatrice. Si le piano avait été son premier et unique confident, il élargit désormais son univers d’expression au lied comme à l’orchestre et s’apprête à aborder le genre de la musique de chambre.

 

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Ce n’est cependant pas encore un concerto qu’il ébauche en cette année, mais une fantaisie pour piano et orchestre destinée à sa femme. Bien que fort occupée par sa nouvelle vie d’épouse et de mère, Clara n’a pas totalement renoncé à son activité de pianiste virtuose et, surtout, porte un regard attentif et critique aux compositions de Robert.

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C’est elle qui, quatre ans plus tard, sera tout naturellement la créatrice du concerto dont cette fantaisie deviendra le mouvement introductif. Ainsi, la conception de l’oeuvre coïncidera-t-elle avec des périodes douloureuses de la vie de Schumann. L’inquiétude, le désespoir et même la dépression ont, peu à peu, troublé la quiétude de son foyer. « La moindre perturbation dans l’ordre de ma vie me fait perdre l’équilibre et me met dans un état nerveux et irritable – écrit-il alors à son ami Mendelssohn – C’est pourquoi j’ai préféré rester à la maison pendant que ma femme était chez toi, à mon grand regret. Dès qu’on s’amuse et qu’on prend du plaisir, je dois rester à l’écart. La seule chose à faire est d’espérer, espérer, et c’est ce que je ferai. ».


Martha Argerich, Orchestre du gewandhaus de Leipzig, dir. Riccardo Chailly
 

 

Une œuvre singulière qui se démarque du modèle du concerto virtuose incarné par Liszt

C’est le désespoir qui l’emportera lors de la création à Dresde, en décembre 1845, avec Clara en soliste et sous la direction de Ferdinand Hiller, le dédicataire de l’oeuvre. Face à l’indifférence du public, le couple ne peut cacher sa frustration et sa colère. Robert tente d’apaiser la rage de son épouse, hors d’elle : « Calme-toi, chère Clara ; dans 10 ans, tout cela aura changé » lui dit-il alors.
Robert avait raison ! S’il n’avait pas été compris par ses premiers auditeurs, le concerto pour piano s’imposa rapidement, dès sa reprise en janvier 1846 sous la direction de Felix Mendelssohn et son succès ne s’est, depuis, jamais démenti. Le génie de Schumann qui aurait, dans un premier temps, troublé le public, réside dans son émancipation du modèle traditionnel du concerto virtuose tant prisé à l’époque. Le compositeur définissait lui-même sa partition comme « quelque chose entre le concerto, la symphonie et la grande sonate. ». Ici, point de bravoure, de vélocité démonstrative. « Schumann avait écrit un concerto sans orchestre, voici maintenant un concerto sans soliste » ira jusqu’à écrire Franz Liszt.

 

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Un concerto dans lequel transparaît l’âme schumanienne dans toute sa dualité

Le piano et l’orchestre dialoguent ici avec autant de délicatesse que de passion. Si elle peut- être tumultueuse et follement lyrique, la partition sait aussi se faire chambriste lorsque, dans le tendre intermezzo, cordes et vents répondent avec tant de délicatesse au soliste. Les deux versants de l’âme schumanienne sont ainsi convoqués. Dès les premières mesures du concerto semblent déjà se confronter Eusébius le rêveur et Florestan le passionné, ces deux figures à travers lesquelles le compositeur avait choisi de personnaliser sa propre dualité.

 

Laure Mezan

 

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