Lucia di Lammermoor de Donizetti, la folie à l’opéra

Lucia di Lammermoor doit son succès à sa virtuosité vocale et au destin tragique de l’héroïne. La renommée de l’oeuvre s’est faite sur la longue scène de la folie à l’acte III. Mais l’ouvrage, tiré d’un roman de Walter Scott, recèle d’autres richesses.

 

Lucia di Lammermoor est le second grand succès de Donizetti après Anna Bolena

Lorsque Lucia di Lammermoor est créé à Naples au Teatro San Carlo, le soir du 26 septembre 1835, Gaetano Donizetti est alors le seul représentant de l’opéra italien. Trois jours plus tôt, Vincenzo Bellini s’est éteint près de Paris, à Puteaux , laissant plusieurs chefs d’oeuvre du bel canto, comme I Puritani, Norma ou La Sonnambula. De son côté, Gioachino Rossini goûte les charmes d’une retraite prise à seulement 37 ans, au lendemain du triomphe de la création à l’Opéra de Paris en 1829 de Guillaume Tell. Quant à Verdi, il s’apprête à fêter son 22e anniversaire, et pour l’heure se familiarise comme chef d’orchestre avec les œuvres ses ses aînés. Donizetti est un homme comblé, il est désormais un compositeur célèbre depuis le succès quatre ans plus tôt d’Anna Bolena, et il va connaître un nouveau sacre, avec Lucia di Lammermoor.

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L’histoire de Lucia di Lammermoor a pour cadre l’Ecosse du romancier Walter Scott

Outre la qualité exceptionnelle de la musique, qui allie la virtuosité du bel canto à la puissance dramatique, c’est aussi du côté de l’Ecosse qu’il faut aller chercher les raisons du triomphe de cet ouvrage, dont le livret s’inspire d’un roman de l’auteur à succès Walter Scott. Celui-ci a d’ailleurs déjà été repéré par des librettistes et des compositeurs d’opéras. Le précurseur en la matière a été Rossini, qui en 1819 a choisi lui même le thème de l’oeuvre qu’il créée le 24 novembre sur la scène du San Carlo de Naples : La Donna del Lago, adapté du poème épique The Lady of the Lake, ouvrant ainsi la voie à ce que certains appelleront la scottmania. Quant il s’empare à son tour de Walter Scott, Donizetti a déjà mis en musique la cour d’Angleterre avec Anna Bolena et Maria Stuarda, mais il ne s’était pas encore aventuré jusque dans les landes et les brumes écossaises. Le choix va se porter sur le roman La Fiancée de Lammermoor, écrit en 1818 dans des circonstances particulières. Scott est malade et n’est plus en état d’écrire. Il est sous analgésiques à base d’opium, destinés à calmer ses souffrances, il dicte son roman à un secrétaire, et son biographe raconte qu’il poussait souvent des cris déchirants. C’est un jeune librettiste napolitain de 34 ans, Salvatore Cammarano qui est choisi pour adapter le roman de Scott. Il écrira par la suite pour Donizetti le livret de Roberto Devereux, et pour Verdi ceux de Luisa Miller et du Trouvère.

 

La première de Lucia di Lammermoor à Naples est un triomphe absolu

Donizetti signe son contrat avec le Teatro San Carlo de Naples en novembre 1834. Le nouvel opéra doit être donné en juillet de l’année suivante, mais Cammarano n’est pas en mesure d’écrire avant la fin du mois de mai. L’ouvrage prend donc rapidement du retard, et il semblerait que le texte et la musique aient été écrits simultanément en juin et juillet pour tenter de rattraper le temps perdu. L’opéra est finalement livré le 6 juillet, mais il faut encore soumettre le livret à l’approbation des censeurs, ce qui ne sera fait que début août. La première est une nouvelle fois repoussée, et la date fixée au 26 septembre. C’est un triomphe absolu, et l’ouvrage devient vite l’opéra italien le plus joué du répertoire, il est donné une vingtaine de fois au cours de la saison, avant d’être mis à l’affiche dans toute l’Italie puis dans de nombreuses villes à travers le monde, dont Paris, dès 1837, dans la version d’origine. Une version française, supervisée par Donizetti lui-même, sera ensuite créée au Théâtre de la Renaissance en août 1839, sous le titre Lucie de Lammermoor, version à laquelle Flaubert fera allusion dans Madame Bovary, en 1856. C’est en effet précisément à une représentation de Lucie de Lammermoor qu’ Emma et son époux Charles assistent au Théâtre des Arts de Rouen. Emma étant elle même une lectrice assidue des romans de Walter Scott.

Scène de la folie (Natalie Dessay, Orchestre du Metropolitan Opera, dir. James Levine)

A l’origine, un étrange instrument, l’harmonica de verre, devait accompagner la folie de Lucia

Lucia di Lammermoor est l’archétype de l’opéra romantique dont le public de l’époque est friand. Edgardo et Lucia, qui appartiennent à deux familles rivales, s’aiment d’un amour passionné, auquel s’oppose Enrico le frère de Lucia. Avec de fausses preuves, il va réussir à convaincre sa sœur de la trahison de son amant. Désemparée, elle épouse celui que son frère a choisi pour elle, ce qui provoque la fureur d’Edgardo à son retour. Lucia commence a sentir sa raison chanceler. Dans un accès de démence elle tue son mari, et croit dans son délire avoir épousé Edgardo. C’est la fameuse scène de la folie, le sommet de l’opéra, à l’issue de laquelle Lucia meurt de douleur, laissant Edgardo inconsolable, qui va lui même dégainer son poignard et se donner la mort. Donizetti avait choisi pour accompagner cette longue scène l’harmonica de verre, qui avait la réputation de créer des troubles nerveux. Finalement cet instrument n’a pas été retenu pour la première, Donizetti ayant préféré au dernier moment un accompagnement à la flûte. Certaines productions actuelles reprennent toutefois l’harmonica de verre, dont le son si particulier exprime au plus près le désespoir, la douleur et la démence de l’héroïne. L’autre grand moment est le sextuor final de l’acte II, dans lequel chacun des personnages traduit un sentiment différent, qui peu à peu va se fondre dans l’ensemble, préfigurant le célèbre quatuor de Rigoletto de Verdi. Le rôle de Lucia est l’un des plus marquants et des plus difficiles du répertoire, il requiert une grande virtuosité et un sens aigu du jeu dramatique. De nombreuses grandes sopranos s’y sont confronté, comme Maria Callas, Joan Sutherland, Mariella Devia, Beverly Sills, June Anderson, Natalie Dessay, ou encore Annick Massis, Diana Damrau et Patrizia Ciofi.

 

Jean-Michel Dhuez

 

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