Les Pêcheurs de perles : l’opéra qui a fait connaître Bizet avant Carmen

Avec Les Pêcheurs de perles, Bizet accède à la notoriété et entre de plein pied dans le monde de l’opéra. L’oeuvre ne fait pas l’unanimité, mais elle laisse éclater ses talents de mélodiste qui feront merveille une douzaine d’années plus tard dans Carmen.

 

Comment passer de l’ombre à la lumière? Le directeur du Théâtre-Lyrique apporte la réponse à Bizet en lui commandant Les Pêcheurs de perles

En ce mois d’avril 1863, le printemps s’installe sur Paris, et Georges Bizet rêve toujours de devenir un compositeur d’opéra reconnu. Cela fait deux ans et demi qu’il est rentré de Rome, où il a passé trois années merveilleuses au sein de la villa Médicis, récompense du Grand Prix de Rome qu’il a obtenu en 1857. Bizet a profité de ce séjour romain pour dévorer les grands auteurs (Shakespeare, Goldoni, Goethe, Beaumarchais, Musset…) et voyager en Toscane. Lui qui rêve d’opéra n’a guère écrit qu’une opérette, Le Docteur miracle, créée avant le départ pour Rome. Il a aussi composé une Symphonie en ut, à seulement 17 ans, qu’il n’a pas fait publier et qui ne sera jouée pour la première fois qu’en 1935. En attendant des jours meilleurs, Bizet, excellent pianiste capable de réduire à vue une partition d’orchestre, transcrit pour des éditeurs des œuvres instrumentales ainsi que des opéras entiers. Berlioz raconte, non sans humour, la situation de Bizet : « À son retour à Paris, il s’est bien vite acquis une réputation spéciale et fort rare, celle d’un incomparable lecteur de partitions. Depuis Liszt et Mendelssohn, on n’a vu peu de lecteurs de sa force  ».

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Mais la vie du jeune Bizet va prendre un nouveau tournant en ce printemps 1863 grâce à Léon Carvalho, le directeur du Théâtre-Lyrique. Cette institution dynamique, créée une quinzaine d’années auparavant, vient de s’installer place du Châtelet, à l’emplacement de l’actuel Théâtre de la Ville. Le ministère des Beaux-Arts se montre généreux, et dote le Théâtre-Lyrique d’une solide subvention… à condition que son directeur s’engage à faire représenter chaque année un opéra en trois actes, composé par un pensionnaire ou un ancien pensionnaire de la Villa Médicis.

 

Bizet écrit la partition en quatre mois, prouvant sa fabuleuse capacité de travail

Léon Carvalho propose à Bizet un livret écrit par Eugène Cormon et Michel Carré, deux librettistes alors en vogue : Les  Pêcheurs de perles.

L’histoire, vague réminiscence de Norma de Bellini et de La Vestale de Spontini, se déroule à Ceylan. La vierge consacrée Leïla rompt ses vœux pour Nadir, un jeune pêcheur de perles, s’exposant ainsi à la mort ordonnée par le chef des pêcheurs, Zurga. Bizet accepte la commande, mais il faut travailler vite car la partition doit être livrée le 15 août. Cormon et Carré ne cessent d’apporter des changements au livret qui n’est prêt qu’en juin. Malgré tout Bizet tient les délais, et Les Pêcheurs de perles sont à l’affiche le soir du 30 septembre 1863. Carvalho a mis les petits plats dans les grands. Un journaliste raconte que le Théâtre-Lyrique a fait « impérialement les choses », que le plateau des solistes est «exceptionnel», et les décors « grandioses ». Il souligne aussi que certaines des danseuses du ballet peuvent rivaliser avec les premiers sujets de l’Opéra.

 

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Ni succès, ni échec, Les Pêcheurs de perles sont rapidement retirés de l’affiche

L’accueil est toutefois mitigé, en dépit des amis de Bizet venus en nombre pour organiser la claque. Dans le public se trouve le librettiste Ludovic Halévy, qui dans quelques mois connaîtra le succès avec La Belle Hélène d’Offenbach. Il note ce soir là : « Retenez bien ce nom, Bizet : c’est celui d’un musicien ». Halévy ignore alors que douze ans plus tard il écrira le livret de Carmen, et que sa cousine Geneviève deviendra Madame Bizet. Si le public est dans l’ensemble réservé, la presse, elle n’est pas tendre avec Les Pêcheurs de Perles. Ni la musique, et encore moins le livret, ne trouvent grâce à leurs yeux. Il est reproché à Bizet un parti pris wagnérien et une tentative d’imitation de Gounod, Verdi et Félicien David. Il se trouvera tout de même un critique pour défendre Bizet, et écrire dans la revue Le Guide musical que le compositeur a « de l’inspiration et de l’éclat ». Berlioz, de son côté, se montre enthousiaste en relevant « un nombre considérable de beaux morceaux expressifs, pleins de feux et d’un riche coloris ». Des mots réconfortants, qui montrent aussi que Bizet a réussi à accéder à la notoriété, à 25 ans. Les Pêcheurs de Perles n’est certes pas un succès, mais ce n’est pas non plus un échec, même si l’ouvrage sera retiré de l’affiche à la dix-huitième représentation, pour tomber dans l’oubli et ne plus être donné du vivant de Bizet.


« Je crois entendre encore » des Pêcheurs de Perles (Roberto Alagna)

 

Comme pour Carmen, Bizet ne verra pas le succès des Pêcheurs de perles

Il faudra attendre la fin du XIXe pour que l’opéra fasse sa réapparition. On trouve la trace de représentations à Nice ainsi qu’au Convent Garden de Londres sous le titre Leïla, que Bizet avait initialement envisagé. Puis en 1893 il entre au répertoire de l’Opéra-Comique, mais avec des remaniements réalisés par Benjamin Godard. C’est dans cette «version Godard» que l’ouvrage est joué jusque dans les années 1970, époque à laquelle la partition originale, qui avait disparu, est reconstituée, d’après la réduction chant-piano. Depuis, Les Pêcheurs de perles est donné régulièrement. Plusieurs numéros comptent parmi les plus beaux du répertoire français, en particulier l’étincelant duo entre Zurga et Nadir « Au fond du temple saint » – dont la mélodie « Oui, c’est elle, c’est la Déesse », attachée au personnage de Leïla, est reprise plusieurs fois dans l’ouvrage. L’émouvante romance de Nadir «Je crois entendre encore» est l’un des autres grands moments de l’opéra, tout comme la cavatine de Leïla « Comme autrefois dans la nuit sombre », avec un solo de cor, ou encore le duo Leïla/Nadir « Ton cœur n’a pas compris le mien ».

 

Jean-Michel Dhuez

 

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