La Mer de Debussy : en l’écoutant vous vous croirez au bord de l’eau

Des Jardins sous la pluie à L’Isle joyeuse, en passant par Reflets dans l’eau ou Poissons d’or, l’élément aquatique n’a cessé d’inspirer le piano de Debussy. Mais l’océan le fascine plus que tout et nourrit son imaginaire à l’orchestre. Si les voix des Sirènes se font entendre dans l’un de ses Nocturnes, c’est avec La Mer, qu’il rend le plus bel hommage aux mystères et à la poésie du monde marin.

 

Debussy aimait tant retrouver sa « vieille amie la mer (…) toujours innombrable et belle »

De touchantes photographies nous viennent à l’esprit lorsqu’il s’agit d’évoquer les liens de Debussy avec la mer : une série de clichés réalisée en 1911 lors d’un séjour à Houlgate. Le compositeur prend la pose, sur la plage, assis sur une chaise, vêtu d’un costume 3 pièces, portant un parasol ou surveillant les jeux de sa fille Chouchou. Il semble rêveur, sans doute un peu détaché de cette haute société en villégiature. Lui, le solitaire, ne goûte guère aux mondanités des stations balnéaires. « Il ne devrait pas être permis d’y tremper de ces corps déformés par la vie quotidienne : mais vraiment, tous ces bras, ces jambes qui s’agitent dans de rythmes ridicules, c’est à faire pleurer les poissons. Dans la mer, il ne devrait y avoir que des sirènes » écrit-il à son éditeur. Car la mer, il l’aime profondément, depuis sa plus tendre enfance, lorsqu’il découvre la Méditerranée, avec sa mère Victorine, à l’occasion d’un séjour à Cannes chez sa tante. Mais c’est une mer plus agitée qui exerce sur lui une ardente fascination, l’Océan Atlantique et aussi plus particulièrement la Manche dont il fréquente avec bonheur les rivages.

 

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Une évocation de l’océan née loin de la côte, sur les terres bourguignonnes

Cette attraction pour l’océan lui rappelle, peut-être, les projets de son père qui avait envisagé pour lui un engagement dans la marine, comme il le confie à André Messager en 1903, en pleine composition de La Mer : « Vous ne savez peut-être pas que j’étais promis à la belle carrière de marin, et que seuls les hasards de l’existence m’on fait bifurquer. Néanmoins j’ai conservé une passion sincère pour Elle. Vous me direz à cela que l’Océan ne baigne pas précisément les coteaux bourguignons… ! (…) Mais j’ai d’innombrables souvenirs ; cela vaut mieux, en mon sens, qu’une réalité dont le charme pèse généralement trop lourd sur votre pensée ». Car c’est en Bourgogne, loin des rivages, que Debussy entame la composition de ce triptyque marin. « Quand on n’a pas le moyen de se payer des voyages, il faut suppléer par l’imagination » écrivait d’ailleurs celui qui a su également si bien traduire les parfums de l’Espagne sans jamais s’y rendre. La mer, elle, le fascine « au point de paralyser (ses) facultés créatrices » déclare-t-il dans un entretien en 1914, avouant n’avoir jamais pu écrire une page de musique symphonique « sous l’impression directe et immédiate de cet énorme sphinx bleu ». Si seul son imaginaire le guide dans un premier temps, il ne manque pas, cependant, de quitter la campagne pour respirer l’air marin des côtes normandes où il poursuit la composition de son œuvre. Un événement est en effet venu perturber la vie de Debussy : la rencontre d’Emma Bardac dont il est tombé éperdument amoureux, et avec laquelle il décide de s’enfuir sur l’île de Jersey avant de s’installer à Dieppe. Une fille, Claude Emma dite Chouchou, naîtra de leur union en 1905, quelques jours après la création de La Mer le 15 octobre à Paris, aux Concerts Lamoureux.

 

La mer et ses tempêtes, source d’inspiration des compositeurs de tous les temps

Debussy n’est pas le premier compositeur à traduire les mouvements de l’eau et des vagues. La mer a fasciné et inspiré avant lui bien des compositeurs, dès l’époque baroque. Rameau excellait, par exemple, dans l’art de décrire les tempêtes et les naufrages, presque récurrents dans ses ouvrages lyriques, tandis que Vivaldi nous a offert l’une des plus époustouflantes évocations musicales des déferlements marins dans son concerto pour flûte La Tempesta di mare où les vagues se déchaînent, formées par des vents sifflants. Quant aux romantiques, ils ont su également donner libre cours à leur imagination et leur sens descriptif face à l’océan. Que l’on songe à Mendelssohn et son ouverture Les Hébrides que certains ont décrit comme le premier grand tableau romantique marin, ou bien au Shéhérazade de Rimsky-Korsakov dans lequel un navire se brise sur des rochers. Et après Debussy, viendront Ravel avec l’un de ses célèbres Miroirs, « Une barque sur l’océan », Frank Bridge avec sa suite orchestrale The Sea, Sibelius avec son poème symphonique Les Océanides, Britten avec ses « Interludes marins » de Peter Grimes ou encore Jacques Ibert avec ses Escales. Autant de compositeurs qui savaient, à merveille, utiliser les jeux de timbres de l’orchestre, les trémolos ou glissandi pour évoquer les scintillements comme les flux et reflux de l’océan.

 


2ème mouvement « Jeux de vagues » (Orchestre du Festival de Lucerne, dir. Claudio Abbado)

 

Avec La Mer, Debussy suggère un monde poétique aux accents mystérieux et impétueux

Même si elle n’en porte pas le titre, l’œuvre de Debussy s’apparente à une symphonie en 3 mouvements, son unique symphonie, dans laquelle on pourrait distinguer un scherzo central et un final majestueux. On pense également au genre du poème symphonique mais le compositeur lui préférera le terme « d’esquisses ». Car ici, tout est de l’ordre de la suggestion plus que de la description. Chaque mouvement porte un titre, chargé de poésie, de cette poésie qui imprègne la musique entière de Debussy. Nous voici transportés sur l’océan au grès de ses ondulations et de ses changements de couleurs. Un océan dont on découvre l’évolution des éclairages, de plus en plus brûlants, dans le premier volet De l’aube à midi sur la mer. Une extraordinaire palette de timbres nous permet ainsi d’admirer les plus beaux reflets de lumière sur des eaux encore tranquilles. L’épisode suivant, Jeux de vagues, se fait plus agité, décrivant une mer perturbée par les courants tandis qu’un véritable raz de marée éclate dans le dernier volet, Dialogue du vent et de la mer, où les 2 éléments s’opposent avec fracas jusqu’au retentissant coup de timbale final annonçant le triomphe du vent ! Le compositeur déploie ici une force théâtrale des plus saisissantes, et témoigne de son art à tirer de l’orchestre des sonorités aussi transparentes qu’éclatantes.

 

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Pour Debussy, la partition d’orchestre s’apparente à un véritable tableau

Cet art de la suggestion, cette capacité à traduire une atmosphère contribuèrent à faire de Debussy l’un des représentants du mouvement impressionniste en musique, même si le compositeur refusa cette qualification, sans doute parce que ses goûts, en matière de peinture, allaient au-delà de ce courant. Sa palette orchestrale, les subtils jeux de couleurs qu’il parvient à créer avec les timbres ne sont pas, cependant, sans rappeler ceux des peintres impressionnistes. Le terme d’esquisse qu’il choisit pour définir La Mer nous rappelle, en outre, l’art pictural. Car la peinture a toujours été très présente dans la vie de Debussy qui avouait « aimer les images presque autant que la musique » et avoir envisagé, dans sa jeunesse, une carrière de peintre. Botticelli, Watteau ou encore Whistler inspirent certaines de ses pièces. Monet ou Turner imprègnent également sa musique, sans oublier Hokusai dont La Grande Vague illustre la partition de La Mer. Debussy, lui-même, en avait fait la demande à son éditeur. Passionné par l’art de l’Extrême-Orient, et en particulier par la culture japonaise, il possédait un exemplaire de cette estampe, accroché au mur de son cabinet de travail. Elle demeure aujourd’hui associée à cette partition, l’une des plus picturales et des plus envoûtantes de Debussy, dont le succès ne s’est jamais démenti auprès du public.

 

Laure Mezan

 

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