Le Carnaval des animaux de Saint-Saëns : le Festival de Cannes y a puisé sa musique officielle

Le Carnaval des animaux offrit à Camille Saint-Saëns l’occasion d’explorer toute une variété de combinaisons instrumentales et de donner libre court à sa fantaisie, dévoilant ainsi une facette de sa personnalité tranchant avec l’image sévère à laquelle on l’associe souvent. Car derrière le musicien sérieux, voire académique, se cachait un homme plein d’esprit.

 

Une œuvre composée pour le plaisir de ses amis à l’occasion de Mardi gras.

C’est en Autriche, dans les environs de Vienne, où il s’était offert quelques moments de détente, que Camille Saint-Saëns composa ce qu’il pensait être une simple pochade musicale mais deviendra son œuvre sans doute la plus populaire. Loin de lui, pourtant, l’idée de la faire jouer en concert, de lui donner une quelconque audience publique ! La destination de cette « fantaisie zoologique » se limitait à un cadre privé, une soirée de mardi gras chez un violoncelliste, un certain Charles Joseph Lebouc (son nom aurait-il inspiré Saint-Saëns ?). D’autres de ses amis, parmi lesquels Franz Liszt, purent également en savourer les délices dans le salon de la cantatrice Pauline Viardot. Mais le compositeur s’opposera ensuite à son exécution de son vivant, à l’exception du Cygne, et Le Carnaval des animaux ne fut créé en public qu’en 1922, après sa mort.

 

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Saint-Saëns témoignait d’une grande ouverture d’esprit et savait manier l’humour comme la dérision.

S’il passait pour avoir un caractère difficile, volontiers colérique, Saint-Saëns était également un homme curieux, ouvert sur le monde et non dénué de fantaisie. « Il sait tout mais il manque d’inexpériences » s’était exclamé Berlioz devant le jeune compositeur. Car l’astronomie, les voyages parfois lointains et même le cinéma (on lui doit la toute première musique de film) … ont nourri son esprit toujours à l’affût. L’humour était également l’un de ses domaines d’expression. Son sens de la dérision, son goût pour la légèreté et le sarcasme sont directement perceptibles dans son Carnaval des animaux mais se laissent aussi deviner dans certaines partitions, pourtant sérieuses. On pense au presto final du Concerto pour piano n°2 avec son étourdissante tarentelle napolitaine qui n’est pas sans évoquer l’esprit d’Offenbach ou à l’humour grinçant de sa Danse macabre. Il est, en outre, l’auteur de quelques bouffonneries musicales telle Gabrielle de Vergy, parodie d’opéra italien, à laquelle il associera cet exergue sur la partition : « Le livret est écrit dans le dialecte italien usité à Montmartre et à Batignolles où il a été importé par les Auvergnats ». Destinée également au carnaval, cette farce fut présentée le jeudi de la mi-Carême, à la Salle des Agriculteurs.

 

Le Carnaval des animaux s’inscrit dans la tradition française du pastiche musical.

Avec sa grande fantaisie zoologique Saint-Saëns tourne en dérision les travers humains et en particulier ceux des musiciens. Le compositeur n’hésite pas à égratigner sa propre Danse macabre au milieu d’une galerie de caricatures de thèmes célèbres empruntés à d’illustres figures de la musique. C’est ainsi que le french cancan d’Offenbach est joué au ralenti pour traduire la lourde démarche de tortues, que la valse des sylphes de Berlioz se fait entendre, également à contre-emploi, pour évoquer un éléphant,ou que l’on reconnait la cavatine de Rosine du Barbier de Séville de Rossini au milieu de chansons populaires dans l’épisode des fossiles. Des lions au cygne, en passant par la basse-cour, l’hémione, les tortues, l’éléphant, les kangourous, les poissons ou les oiseaux, une large faune animalière est représentée à travers les 14 mouvements de cette fantaisie. Une faune qui inclue également les pianistes ! On les entend ici faire des gammes, entrecoupées par des accords de cordes, « dans un style hésitant d’un débutant » selon les indications du compositeur. « Ce mammifère concertivore, digitigrade (…) Amateurs de gibiers, ne tirez pas sur les pianistes ! » écrira Francis Blanche dans l’un de ses célèbres textes destinés à accompagner la partition de Saint-Saëns.

 

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Saint-Saëns était un merveilleux coloriste, expérimentant toute une variété de textures sonores dans le Carnaval de animaux.

Outre son humour, cette partition séduit par la richesse de ses alliages sonores, aussi inventifs que variés. Cet art de marier les timbres, Saint-Saëns l’exploitera dans nombre de ses pièces de musique de chambre, relevant, au passage, quelques défis, tel celui d’écrire pour la trompette, jugée alors trop sonore pour dialoguer en petit effectif. « Je te ferai un concerto pour vingt-cinq guitares et pour l’exécuter tu seras obligé de dépeupler la Castille et l’Andalousie : une trompette c’est impossible. » avait-il répondu à cet ami qui lui avait commandé une œuvre pour l’instrument. Ce qui ne l’empêchera pas de s’exécuter en composant un malicieux septuor. Dans Le Carnaval des animaux, le compositeur fait appel à une instrumentation originale incluant 2 pianos, 2 violons, alto, violoncelle, contrebasse, flûte, clarinette, célesta et xylophone. Et il choisit de varier les combinaisons pour chacun des mouvements, l’orchestre n’étant au complet que dans le final durant lequel défile la ménagerie entière. « On ne peut que saluer l’immense talent de coloriste dont Saint-Saëns a su faire preuve, lui qui avait l’art de créer des alliages sonores irrésistibles. Quelle merveilleuse idée d’associer la flûte au xylophone et aux pianos pour traduire l’ambiance aquatique ! » nous confiait Juliette Hurel, une habituée de la partition. Mais si elle savoure les délices que procure la musique de Saint-Saëns, la flûtiste en connaît et appréhende également les défis : « Cette fameuse Volière, avec ses triples croches jouées à vive allure, est l’une des pages les plus redoutables de notre répertoire. Elle compte d’ailleurs parmi les fameux traits d’orchestre régulièrement exigés aux concours. Mais elle produit tant d’effets avec ses accents aériens et ludiques ! Je vous mentirais, cependant, en disant que le plaisir prend le dessus quand je la joue. Alors que l’Aquarium – moins exigeant sur le plan virtuose – permet de se délecter, de se laisser porter par les harmonies si enivrantes ».

 


« L’Aquarium », extrait du Carnaval des animaux, et générique du Festival de Cannes

 

Une œuvre dont la popularité a gagné le monde des humoristes mais aussi celui du cinéma.

Le Carnaval des animaux fait le bonheur de ses interprètes comme du public et demeure l’une des œuvres les plus jouées du compositeur. Elle a su inspirer poètes et humoristes à l’instar de Francis Blanche. Ses savoureux textes sont, aujourd’hui encore, fréquemment récités pendant l’exécution de l’œuvre en concert. D’autres ont, depuis, associé leur plume à la musique de Saint-Saëns. C’est le cas du comédien Smaïn, de l’humoriste François Rollin ou de l’écrivain Eric-Emmanuel Schmitt. L’une des pièces du cycle, l’Aquarium, résonne chaque année sur les marches du palais des festivals avant chaque projection de film durant le Festival de Cannes. Quant au Cygne, qui témoigne de la touchante poésie dont Saint-Saëns a su également faire preuve dans cette fantaisie, il est devenu l’un des plus grands tubes du répertoire des violoncellistes.

 

Laure Mezan 

 

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