Le Barbier de Séville de Rossini : pourquoi Figaro a-t-il déclenché un fiasco lors de la première ?

Le Barbier de Séville a longtemps été le seul opéra de Rossini ayant survécu à l’oubli dans lequel était tombé le Maître de Pesaro. C’est un chef d’oeuvre absolu de l’opéra-bouffe. Écrite dans l’urgence, la musique ne s’offre aucun moment de répit, rebondissant sans cesse, jusqu’au dénouement heureux : la victoire de l’amour qui unit Almaviva et Rosine.

 

La première du Barbier de Séville a été un fiasco retentissant

En ce 20 février 1816, Rossini s’apprête à diriger la création de Almaviva, ossia l’inutile precauzione au Teatro Argentina de Rome. Il ne se doute certainement pas que dans quelques minutes la machine va s’emballer et engendrer l’un des plus fameux fiasco de l’art lyrique. Gloire montante de l’opéra italien, il va avoir 24 ans et en est à son dix-septième opéra. Le contrat, conclu deux mois seulement auparavant, stipule que le compositeur dirige lui même l’ouvrage. Tout est allé très vite depuis ce 15 décembre, jour de la signature. Rossini était alors en pleine répétition dans l’autre grand théâtre de la cité éternelle, le Teatro Valle. Il travaillait aux répétitions de Torvalo e Dorliska dont la première aura lieu moins d’une semaine plus tard, le 26. Le directeur du Teatro Argentina lui demande de mettre en musique, pour l’ouverture de la saison du Carnaval, une adaptation de la pièce de Beaumarchais Le Barbier de Séville. Mais, première déconvenue, le texte présenté est rejeté, car jugé peu convaincant. Le directeur de l’Argentina fait alors appel à un autre librettiste, Cesare Sterbini, qui venait justement d’écrire Torvalo, et lui donne quinze jours pour mener à bien sa tâche ! Rossini se met au travail parallèlement, et la partition est prête en onze jours seulement.

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Pourquoi l’opéra a-t-il été un désastre ce soir-là ? Personne ne le saura jamais.

En acceptant de mettre en musique Le Barbier de Séville, Rossini savait qu’il allait très certainement s’aliéner les admirateurs de Giovanni Paisiello, qui avait composé avec succès un Barbier 34 ans plus tôt, lequel continuait d’ailleurs à être joué régulièrement. Pour tenter de désamorcer une éventuelle crise Rossini prend soin d’écrire à son aîné établi à Naples. Dans son livre Vie de Rossini, Stendhal raconte que Paisiello «se mourrait de jalousie du succès de l’Elisabeth », créé avec succès au San Carlo de Naples en octobre 1815. « Paisiello lui répondit très poliment qu’il applaudissait avec une joie véritable au choix », écrit encore Stendhal en apportant cette précision : « Paisiello comptait apparemment sur une chute éclatante ». Le fiasco de la première aurait-il, dès lors, été le résultat d’une cabale menée de loin par le vieux maître ? C’est l’hypothèse émise par beaucoup. Et pourtant, Rossini avait pris une seconde précaution dans le choix du titre, Almaviva ossia L’inutile precauzione , pour différer d’ Il barbiere di Siviglia, ovvero La precauzione inutile de Paisiello. Cette prudence l’avait même conduit à rédiger dans le livret un « avertissement » rendant hommage à Paisiello, qualifié de compositeur « immortel »

 

Le public est déchaîné lors de la création : rires, cris, sifflets ponctuent les scènes.

Malgré ces précautions, la soirée échappe totalement à Rossini. Rien ne se déroule comme prévu. Les anecdotes foisonnent, sans que l’on sache démêler le vrai du faux. La guitare dont Almaviva s’accompagne pour son air sous le balcon de Rosine «  Se il mio nome… » était désaccordée. Manuel Garcia, créateur du rôle – et père de la Malibran et de Pauline Viardot – a dû accorder lui même ladite guitare. Mais pendant l’air une corde s’est cassée, et il a fallu remplacer l’instrument sous les rires du public. Garcia termine non sans peine sa Canzone, mais aussitôt après, les rires reprennent de plus belle lorsque Rosine, s’adressant à Almaviva, chante « Segui cosi » (Continue toujours ainsi). Il se raconte également que la basse Zenobio Vitarelli est tombée et a interprété « l’air de la calomnie » le nez ensanglanté. D’autres encore affirment qu’un chat a traversé la scène, provoquant bien sur l’hilarité du public. La représentation s’est semble-t-il déroulée sous les cris, les sifflets et les battements de pieds quasi permanents du public, à la seule exception de la cavatine de Rosine, « Una voce poco fa », chantée par la contralto Geltrude Giorgi-Righetti qui sera rappelée à trois reprises. Bref, il ne pouvait y avoir pire désastre.

 

L’opéra de Rossini change de nom et devient vite un succès mondial

Qui faut-il accuser ? Les partisans de Paisiello, les spectateurs du Teatro Valle, ou la pression qui a accompagné le travail de répétition et qui a fait que les chanteurs n’étaient peut-être pas au mieux de leur forme ? Personne ne détient la réponse, et ce fiasco n’aura pas de lendemain. Il est vite oublié, et le succès est au rendez-vous dès la deuxième représentation, en l’absence d’ailleurs de Rossini qui a refusé de diriger. Dès lors tout va aller très vite. Après Rome, l’oeuvre est jouée cette même année 1816 à Bologne et à Florence, sous le titre défitinif d’Il Barbiere di Siviglia. Puis il est repris l’année suivante dans huit autres villes italiennes, tandis qu’il commence sa carrière à l’étranger avec des représentations à Barcelone. Viennent ensuite Londres, Paris, Vienne et Lisbonne. L’Allemagne, la Belgique, la Pologne et les Pays Bas découvrent l’ouvrage en 1821. Puis en 1826, 10 ans après la première, il part à l’assaut de New-York.

Air de Figaro « Largo al factotum » (Hermann Prey)

 

A propos de l’air de Figaro, Stendhal s’exclame : « Que de feu, que d’esprit dans le trait ! »

Depuis, le succès ne s’est jamais démenti, et Le Barbier de Séville est le seul opéra de Rossini qui ait survécu à l’oubli dans lequel le compositeur est tombé à partir des années 1860. Il bénéficie d’un livret d’une précision extraordinaire et d’une partition pétillante, cocasse, vive et audacieuse. À commencer par l’ouverture qui résume tout l’art de Rossini, et l’esprit de l’ouvrage , même si le compositeur a repris l’ouverture d’un autre de ses ouvrages, Aureliano in Palmira créé en 1813, ouverture elle même utilisée en 1815 pour Elisabetta, regina d’Inghilterra. L’air le plus connu est très certainement la cavatine de Figaro « Largo al factotum », dont Stendhal parle en ces termes : « Que de feu ! Que de légèreté, que d’esprit dans le trait ! » « L’air de la calomnie » chanté par Basile constitue un autre moment de bravoure. Le point central de l’acte I reste la cavatine de Rosine, « Una voce poco fa » composée spécialement pour Geltrude Giorgi-Righetti, dont la tessiture oscille entre contralto et mezzo-soprano. De grandes sopranos, transposeront d’ailleurs cet air par la suite afin de pouvoir se l’approprier et briller, avant que l’on revienne sous l’impulsion de Claudio Abbado au début des années soixante-dix, à une lecture de la partition originale. Le génie du Barbier tient au fait qu’il n’y ait pas un seul moment de répit, tout s’enchaînant dans un tourbillon musical, à l’image de l’incroyable finale de l’acte I qui rassemble tous les protagonistes. Rossini a réussi à traduire le rythme et la gaieté de la pièce de Beaumarchais, faisant du Barbier de Séville l’un des sommets de l’opéra-bouffe et du bel canto.

 

Jean-Michel Dhuez

 

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