Shéhérazade de Nicolaï Rimski-Korsakov : quand la musique évoque les Mille et une Nuits

Shéhérazade de Nicolaï Rimski-Korsakov s’inspire des Contes des Mille et une Nuits. Un Orient rêvé, dont les couleurs sont évoquées par l’orchestration.

 

Shéhérazade n’est rien d’autre qu’une “symphonie” dans laquelle les quatre mouvements traduisent les épisodes de la fable orientale.

« Le Sultan Shahriar, persuadé de la perfidie et de l’infidélité des femmes jura de faire mettre à mort chacune de ses épouses au matin de leur nuit de noces. Mais la sultane Shéhérazade réussit à sauver sa vie en le captivant par une suite de contes dont le récit dura mille et une nuits. Pris par la curiosité, le sultan remettait toujours au lendemain la sentence qui devait frapper son épouse et finit par y renoncer ». Dans cet avant-propos, Rimski-Korsakov présente avec humour et charme, le décor de sa partition.

A lire aussi

 

Toutefois, le compositeur refusa que l’on attribue un leitmotiv à chaque personnage, affirmant que les matériaux musicaux défilent les uns à la suite des autres, dessinant à chaque fois des traits différents en fonction des situations. Il regretta par la suite les titres attribués à chaque mouvement sur les conseils d’Anatole Liadov. Il estima que les auditeurs n’avaient nul besoin d’un “guide d’écoute”. En effet, comment ne pas reconnaître le thème magistral du sultan ainsi que celui de la sultane qui réserve ses parfums et sa grâce au violon solo de l’orchestre ?

Il fallut deux années (1887, 1888) au compositeur pour qu’il achève l’écriture de Shéhérazade. L’idée de l’œuvre lui était venue alors qu’il terminait l’orchestration du Prince Igor de Borodine. En travaillant sur l’ouvrage de son ami, Rimski-Korsakov avait considérablement enrichi sa connaissance d’un “exotisme russifié”, d’une Perse antique fantasmée, qu’il transcrivit avec une efficacité diabolique. L’Orient imaginaire des Russes de l’époque représentait un territoire bien flou, s’ouvrant sur le Caucase et sans limite d’espace. On le sait moins, mais Rimski-Korsakov s’inspira également de l’écriture française : il admirait Carmen de Bizet, Thaïs de Massenet et Lakmé de Delibes.

 

Orchestrateur de génie, Rimski-Korsakov convie l’auditeur à un voyage saturé de couleurs, de timbres et de rythmes, tous plus chatoyants les uns que les autres.

Le premier mouvement, La Mer et le vaisseau de Sindbad (Largo e mesto) s’ouvre avec la puissance des cordes, clarinette, bassons et cuivres. Puis, c’est au tour du violon solo avec son thème centré sur une seule note (mi naturel) colorée de teintes arabisantes.

 

« La Mer et le Vaisseau de Sinbad » (Russian Philharmonic, dir. D. Jurowski)

 

Le Récit du prince Calender (Lento) multiple les changements de tempos jusque dans l’Andantino et favorise la multiplication des interventions solistes, notamment dans les bois (clarinette, cadence du basson) et la percussion.

Le troisième mouvement, Le jeune prince et la princesse, évoque la naissance de l’amour sur le rythme d’une berceuse à 6/8. Cette page à la fois pudique et sensuelle est parcourue d’interventions espiègles jusque dans son finale, Scherzando.

L’œuvre se referme avec Festival à Bagdad – La Mer – Le Naufrage du bateau sur les rochers. Le navire est jeté contre les écueils. Cette tarentelle est une explosion de couleurs dans laquelle la voix du violon – Shéhérazade – se transforme progressivement en un chant de gloire.

L’œuvre fut créée triomphalement le 28 décembre 1888.

 

Stéphane Friédérich

 

Plus de Secrets des oeuvres