L’Oiseau de feu, ou l’envol de Stravinsky

Le jeune compositeur russe Igor Stravinsky devient en quelques semaines la coqueluche du Tout-Paris et bientôt du monde entier. L’Oiseau de feu et son instigateur Serge Diaghilev, imprésario et créateur des Ballets russes, ont déclenché cet engouement. Stravinsky a retenu de Tchaïkovski un sens aigu de la narration chorégraphique, de Debussy et Ravel leurs sortilèges harmoniques, de Rimsky-Korsakov la flamboyance d’une orchestration teintée d’orientalisme. Avec L’Oiseau de feu, il fait preuve d’un sens aigu du rythme, qualité que l’on retrouvera dans les deux grandes partitions de ballet suivantes, Petrouchka (1911) et Le Sacre du printemps (1913).

 

Igor Stravinsky : un jeune compositeur encore timide qui trouve son style en écrivant des pièces brillantes et colorées pour orchestre.

C’est avec le Scherzo fantastique et Feu d’artifice donnés en février 1909 à Saint-Pétersbourg aux concerts Ziloti, que Serge Diaghilev découvrit la musique d’Igor Stravinsky. Séduit par ces œuvres suggestives, le brillant imprésario et créateur des Ballets russes, sollicita un rendez-vous avec le jeune artiste. Ces deux pièces brillantes pour orchestre, composées en 1907 et 1908, révélèrent le compositeur à lui-même et firent éclater son talent au grand jour : le Scherzo fantastique op. 3, à l’écriture essentiellement chromatique, doit certes beaucoup à Mendelssohn, Wagner et Debussy, mais le bref Feu d’artifice op. 4, explosion instrumentale bariolée dans le style de Rimsky-Korsakov, annonçait la concision et la vigueur rythmique du style Stravinskien à venir. Lors sa création en Russie, Feu d’artifice choqua d’ailleurs Alexandre Glazounov, grand partisan de la tradition : « Pas de talent, que des dissonances », déclara cette sommité du Conservatoire. Stravinsky, lui, avait sans doute déjà découvert cette idée qui allait guider son parcours de compositeur, selon laquelle « les formes musicales les plus développées trouvent leur plus ample expression dans le complexe orchestral » (Chroniques de ma vie). La preuve : embarqué à Paris par Diaghilev et les Ballets russes, Stravinsky compose, à vingt-huit ans, une vaste partition de trois quarts d’heure, L’Oiseau de feu, d’une maturité et d’une inventivité stupéfiantes au vu de ses modestes antécédents.

 

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Dans L’Oiseau de feu, certaines influences sont toujours là, mais sublimées par un savoir-faire et une inventivité bien personnels, sur fond de sujet féerique.

Stravinsky a retenu de Tchaïkovski un sens aigu de la narration chorégraphique, de Debussy et Ravel leurs sortilèges harmoniques, de Rimsky-Korsakov la flamboyance d’une orchestration teintée d’orientalisme (Stravinsky reprend aussi de l’opéra Le Coq d’or la symbolisation des éléments humains par des thèmes diatoniques et celle des éléments magiques par des arabesques chromatiques.). Le vieux maître, qui venait de disparaître, est d’ailleurs le dédicataire de L’Oiseau de feu. Il n’aurait sans doute pas renié le sujet féerique du ballet, qui oppose deux créatures magiques, l’oiseau et Kastcheï, l’ogre aux griffes vertes. Le style de Rimsky-Korsakov était également très présent dans le premier opéra de Stravinsky, un conte lyrique d’après Andersen, Le Rossignol, au premier acte particulièrement enchanteur, dont la composition avait débuté en 1908, un an avant celle de L’Oiseau de feu, mais s’était achevée six ans plus tard.

 

La « Danse de Kastcheï » de L’Oiseau de feu (Les Siècles, dir. François-Xavier Roth)

 

Avec L’Oiseau de feu, Stravinsky découvre le monde du spectacle et inaugure sa longue collaboration avec les Ballets russes.

Pour schématiser, nous pourrions dire que, tandis que la musique romantique cherchait à créer des paysages sonores subjectifs et contrastés, et tandis que Debussy affirmait l’importance primordiale de l’harmonie et du timbre, Stravinsky fut celui par qui le rythme triompha. Inaugurés avec la cinglante « Danse infernale de tous les sujets de Katscheï » de L’Oiseau de feu, ses longs ostinatos, ses syncopes et son gigantesque tutti, ces nouveaux principes régissent les deux grandes partitions suivantes, Petrouchka (1910-1911) et Le Sacre du printemps (1911-1913), conçus parallèlement et toujours pour les Ballets russes. L’Oiseau de feu fut créé à l’Opéra de Paris le 25 juin 1910 par les Ballets russes, avec une chorégraphie de Michel Fokine, des décors d’Alexandre Golovine (Léon Bakst signait les costumes) et sous la baguette de Gabriel Pierné. Le peintre Alexandre Benois, qui participait à toutes les répétitions, remarqua que Stravinsky « contrairement à la plupart des musiciens, qui sont en général indifférents à tout ce qui n’est pas de leur domaine, s’intéressait profondément à la peinture, l’architecture, la sculpture. Bien qu’il n’eût aucune formation dans ces disciplines, les discussions avec lui sur ces sujets étaient pour nous d’une grande valeur, car il réagissait à tout ce qu’il vivait. En ce temps-là, c’était un « élève » charmant et plein de bonne volonté. Il avait soif de lumière et aspirait à élargir ses connaissances… Mais le plus appréciable chez lui était l’absence du moindre dogmatisme ». La suite allait prouver que Benois avait largement raison… Stravinsky allait donner sept partitions aux Ballets russes. L’Oiseau de feu fut repris dans différentes chorégraphies jusqu’à la mort de Diaghilev en 1929 et, afin d’assurer l’indépendance de l’œuvre au concert (et de substantiels droits d’auteurs), le compositeur produisit, entre 1911 et 1945, trois Suites de concert à partir de la partition intégrale. La plus jouée reste celle de 1919.

 

Bertrand Dermoncourt

 

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