Ils trônent dans les salles de concert, immortalisés en bustes de marbre et en portraits solennels… Mais derrière les œuvres canoniques et les biographies officielles, les géants de la musique classique ont mené des existences bien moins sages qu’on ne l’imagine : crimes prémédités, conversions mystiques, rivalités tenaces, séjours en prison… Chopin, Berlioz, Wagner, Liszt ou encore Bach étaient d’abord des hommes, excessifs, fragiles, imprévisibles, et parfois incontrôlables.
1 – La dernière volonté de Chopin, qu’on lui enlève le cœur
Frédéric Chopin souffrait de taphophobie, la terreur d’être enterré vivant, une phobie héritée de son père. Ne pouvant plus parler à cause de la tuberculose qui l’emportait, il griffonna sur un bout de papier destiné à son entourage : « Comme cette terre m’étouffera, je vous conjure de faire ouvrir mon corps pour que je ne sois pas enterré vivant. »
Son cœur a donc été retiré après sa mort, scellé dans un flacon d’alcool et transporté clandestinement en Pologne par sa sœur Ludwika jusqu’à l’église Sainte-Croix de Varsovie. Son corps, lui, repose au Père-Lachaise.
2 – Bach a fait de la prison à 20 ans
Jean-Sébastien Bach n’avait pas froid aux yeux. À 20 ans, en 1705, il marche plus de 400 kilomètres à pied pour rencontrer son idole, l’organiste Dietrich Buxtehude. Douze ans plus tard, en 1717, il accepte un nouveau poste de Kapellmeister à Köthen, sans prévenir son employeur, le duc de Wilhem Ernst de Saxe-Weimar.
Résultat : un mois d’emprisonnement pour attitude jugée « entêtée et obstinée ». La carrière la plus glorieuse de l’histoire de la musique a donc compté un séjour en prison pour insubordination. C’est derrière ces barreaux, dit-on, qu’il posa les premières pierres du Clavier bien tempéré.
3 – Entre Saint-Saëns et Wagner, une admiration qui vire au règlement de comptes
L’histoire commence comme une idylle. En 1859, Camille Saint-Saëns, 24 ans, entre dans le cercle parisien de Richard Wagner, alors en exil. Wagner lui-même est sous le charme : « À sa vélocité extraordinaire et à sa stupéfiante facilité à déchiffrer les partitions d’orchestre les plus compliquées, Saint-Saëns joignait une mémoire non moins admirable. Il exécutait par cœur toutes mes partitions, y compris celle de Tristan », confie-t-il dans son autobiographie Ma vie.
Pendant vingt ans, Saint-Saëns sera l’un des wagnériens les plus fervents de France. La rupture ? Elle viendrait, selon le compositeur Reynaldo Hahn, d’une soirée à Bayreuth où Wagner se serait ouvertement moqué de la Danse Macabre de Saint-Saëns, interprétée au piano par Liszt. Une humiliation publique qui ne se pardonne pas.
En 1885, Saint-Saëns publie Harmonie et Mélodie, où il reproche à Wagner un style « compliqué de plus en plus, multipliant les notes sans nécessité, abusant des ressources de l’art jusqu’au gaspillage. » En 1914, il pousse le bouchon plus loin encore, appelant dans L’Écho de Paris à « réagir contre l’absurde germanophilie qui depuis si longtemps égare l’opinion. » De l’admiration inconditionnelle à la guerre culturelle déclarée, il n’y avait apparemment qu’une pique de trop.
4 – Wagner, un tyran visionnaire qui a interdit certains applaudissements
Au XIXᵉ siècle, aller à l’opéra relevait autant du spectacle mondain que de la soirée musicale. On jouait aux cartes dans les loges, on bavardait sans retenue… Richard Wagner, lui, ne l’entendait pas de cette oreille.
Il commence par refuser les ballets intercalés entre les actes, tradition destinée à distraire un public peu attentif. Dans une lettre au directeur de l’Opéra de Paris, il est sans concession : « Lohengrin ne supporte aucun changement, et surtout pas une ombre de danse. » En 1876, il plonge la salle de Bayreuth dans l’obscurité totale pendant les représentations.
Fini d’être vu et admiré dans sa loge : « L’Empereur d’Allemagne lui-même est oublié », rapporte Charles Henri Tardieu, un wagnérien, dans Lettres de Bayreuth. Enfin, en 1882, il débarque en personne sur scène lors d’une représentation triomphale du Parsifal pour signifier au public qu’il doit cesser d’applaudir entre les actes. Ce que ses adorateurs érigèrent aussitôt en règle d’or absolue.
5 – Le plan d’un féminicide organisé par Berlioz, prêt à se travestir
Au printemps 1831, Hector Berlioz est en résidence à la Villa Médicis à Rome, financé par le Grand Prix de Rome qu’il vient de décrocher. Il n’a plus de nouvelles de sa fiancée, la pianiste Camille Moke. Quand il apprend, lors d’une escale à Florence, qu’elle a épousé un fabricant de pianos nommé Camille Pleyel, c’est le choc.
A lire aussi
En quelques minutes, il élabore un plan qu’il détaille lui-même dans ses Mémoires : se déguiser en femme pour ne pas être reconnu, dissimuler des pistolets sous sa robe, aller à Paris et assassiner son ex-fiancée ainsi que sa belle-mère, avant de retourner l’arme contre lui-même. « Il s’agissait de voler à Paris, où j’avais à tuer sans rémission deux femmes coupables et un innocent. Quant à me tuer, moi, après ce beau coup, c’était de rigueur. »
Finalement, Berlioz se ravise. Il tombe à la mer à Gênes, repêché in extremis par des marins. Il rejoint Nice, où la douceur du climat et le retour de la musique finissent par l’apaiser.
6 – Liszt, de l’idole des foules à l’abbé tonsuré
Franz Liszt est la première rock star de l’histoire de la musique classique. Ses concerts déclenchent une hystérie collective : des femmes s’arrachent ses gants, ses mouchoirs, même les mégots de ses cigares. La presse baptise le phénomène lisztomania. Et pourtant, en avril 1865, à 53 ans, Liszt rejoint les ordres mineurs.
Soutane, tonsure, titre d’abbé… Derrière cette conversion : la mort de son père, des amours impossibles, un mariage annulé avec la princesse Carolyne de Sayn-Wittgenstein en 1861, et la lassitude d’une vie de bête de scène. Il l’écrivait déjà dans son testament en 1860 : « Oui, Jésus crucifié, c’était là ma véritable vocation. Je l’ai ressenti jusqu’au plus profond du cœur dès l’âge de 17 ans. » Jusqu’à sa mort à Bayreuth en 1886, il continua d’écrire, entre musique sacrée et pièces pour piano d’une modernité saisissante.
7 – Le dîner du siècle entre Tchaïkovski, Brahms et Grieg
Leipzig, 1er janvier 1888. Piotr Ilitch Tchaïkovski est invité à déjeuner chez le violoniste Adolf Brodsky. Ses hôtes, connaissant sa timidité maladive, ont omis de préciser qu’il y aurait d’autres convives. Lesquels ? Johannes Brahms et Edvard Grieg. Tétanisé derrière la porte, Tchaïkovski doit être tiré de force dans la pièce par son hôte.
Il trouvera Brahms sympathique en tant qu’homme, mais sa musique le laisse perplexe : « Il y a quelque chose de sec et de froid qui me glace. Il n’exprime jamais ses idées musicales jusqu’à la fin. À peine avons-nous entendu une mélodie agréable, qu’elle est noyée dans un tourbillon de progressions harmoniques. » Pendant ce temps, Brahms dévore avec appétit, boit copieusement et accapare le pot de confiture de fraises en annonçant qu’il le veut pour lui seul. Quant à Grieg, son admiration pour Tchaïkovski lui vaudra une belle récompense : le compositeur russe lui dédicacera dans l’année son ouverture-fantaisie Hamlet.
8 – Le concert le plus illégal de l’histoire : 150 personnes, 45 musiciens, et 6 millions de squelettes pour public
Nuit du 2 au 3 avril 1897. Un critique musical parisien, Edmond Stoullig, reçoit un billet anonyme l’invitant à un « concert spirituel et profane » à 23 heures dans les Catacombes de Paris.
Les organisateurs sont deux étudiants en musique qui ont corrompu des ouvriers de l’inspection des carrières pour accéder aux galeries.
A lire aussi
80 pieds sous terre, 150 invités, dont des peintres, poètes, journalistes, ou encore professeurs de conservatoire, découvrent une scène aménagée pour un orchestre de 45 musiciens.
Au programme : la Marche funèbre de Chopin, des pages de Beethoven, la Danse Macabre de Saint-Saëns… Le concert durera jusqu’à 2 heures du matin. La presse, informée du scandale, s’enflamme : « offensant », « immoral », une bande de « dilettanti venus demander des jouissances inédites », peut-on lire dans Le Petit Parisien. Pour décourager toute récidive, les autorités font remplir la crypte d’ossements supplémentaires, créant ainsi la fameuse « rotonde des tibias », devenue aujourd’hui l’un des sites les plus photographiés des Catacombes.
9 – Karajan, Bernstein et Kleiber ont joué avec leur état civil
Diriger un orchestre, c’est bien. Se choisir un nom qui en impose, c’est mieux. Herbert von Karajan est né Heribert Ritter von Karajan, il contracte son prénom, supprime la particule nobiliaire à son inscription à l’université de Vienne, avant de la réintégrer discrètement quand le moment s’y prête. Leonard Bernstein, lui, s’appelait tout simplement Louis à l’état civil… Trop banal pour une future légende, il fait officialiser son nouveau prénom à l’adolescence auprès des autorités de Lawrence, dans le Massachusetts.
Carlos Kleiber est né Karl Ludwig, avant que l’exil de sa famille en Argentine en 1935, fuyant le nazisme, ne l’hispanise pour de bon. Quant à Eugene Ormandy, il débarque aux États-Unis sous le nom de Jenő Blau, né à Budapest, et repart avec un patronyme flambant neuf dont personne, à ce jour, n’a vraiment percé l’origine. La leçon ? Dans le monde de la musique classique, le génie se travaille, et parfois, l’identité aussi.
Daphnée Cataldo
Retrouvez l’actualité du Classique