Pourquoi Camille Saint-Saëns détestait son chef-d’oeuvre, le Carnaval des Animaux ?

MARY EVANS/SIPA

Bien avant son incursion dans le cinéma avec la mise en musique du film muet, L’Assassinat du duc de Guise, en 1908, considérée comme la première musique de film originale de l’histoire du septième art, Camille Saint-Saëns signe avec le Carnaval des animaux une œuvre toute aussi visuelle que visionnaire. Ce qui n’est pas de l’avis de son propre auteur, qui finira par en interdire la représentation.

Composé dans la campagne autrichienne en 1886, le Carnaval des animaux n’était à l’origine qu’une pièce de salon dont l’exécution était réservée à un cercle d’amis. « Une drôlerie que j’ai faite pour le Mardi gras et qui ne sera pas publié » confie Saint-Saëns à Emile Lemoine, un organisateur de soirées musicales.

Bien qu’il puisse paraître anecdotique à ses yeux, le Carnaval des animaux obtient pourtant un franc succès : « Je suis sorti du Concert Erard. J’ai goûté toute la saveur de votre Symphonie Zoologique, le réalisme des coqs, des poules et des ânes, aussi bien que la poésie doucement murmurante de votre aquarium. » s’exclame le compositeur Charles Lecocq. Il faut dire que c’est une œuvre unique en son genre. Le genre d’écriture qui rend palpable ce qu’il veut nous montrer : les animaux !

Le Carnaval des Animaux, un bijou narratif

Que ce soit le caquètement des poules, la trompe de l’éléphant, les bancs de poisson qui se déplacent en nombre ou la noblesse du lion, tout est pensé pour que ça a l’air vrai : « Ce qui, en effet, consacre la force du Carnaval des animaux, c’est son absolue réussite basée sur le tact, la mesure, la parfaite adéquation de la scène décrite. C’est la façon dont Saint-Saëns parle à chacun, sans le truchement d’aucun commentaire, tant la musique est directe, justement caractérisante. » explique Jean Gallois dans son livre dédié au compositeur, Charles-Camille Saint-Saëns. Un bijou narratif que n’aurait pas renié les adeptes du « Show, Don’t Tell » – « Montrer plutôt que dire » – une règle d’or qui traversera l’industrie du cinéma pour le siècle à venir.

Très vite, cette suite pour orchestre devient l’objet de toutes les convoitises, si bien qu’elle est programmée dans certains lieux publics et que le compositeur n’en sait strictement rien. Et puis, comment un tel engouement ? Pourquoi Camille Saint-Saëns, l’auteur de la célèbre Symphonie n° 3 avec orgue devrait être auréolé de cet esprit de dilettante ? Pourquoi devrait-il sa notoriété à une œuvre où il s’amuse à singer le style de ses aînés ? Voyant qu’une telle mauvaise blague pourrait bien entacher le sérieux de sa notoriété, il décide de prendre une mesure radicale : celle d’interdire son exécution en public !

Le Cygne échappe à la censure

« Risler – pianiste et créateur d’œuvres de Saint-Saënsm’a écrit une longue lettre à laquelle je ne répondrais pas. Je ne veux pas qu’il répande dans le monde le Carnaval des Animaux, et s’il veut être agréable, qu’il fasse entendre mon deuxième Trio, mes secondes Sonates avec violon et violoncelle. Ce sera plus digne de lui et de moi. » écrit-il en 1908 à son éditeur, Jacques Durand.

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Seul le Cygne, le 13ème mouvement et avant-dernière partie du Carnaval des animaux, échappe à la censure, devenant jusqu’en 1922 – année où l’on pourra enfin assister à la création publique de l’œuvre dans son intégralité ! – l’unique représentant d’un chef-d’œuvre mis aux oubliettes.

Clément Serrano

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