Le saviez-vous ? Pour certains compositeurs, la musique classique a servi d’arme politique. De Mozart à Chostakovitch découvrez ces « politiciens mélomanes » qui ont marqué l’histoire de la musique savante occidentale.
Si la Franc-maçonnerie peut être difficilement considérée de prime abord comme un mouvement ou un parti politique à part entière, elle n’en reste pas moins un ordre avec une hiérarchie bien spécifique. Régie par des règles et des morales, elle peut s’inscrire dans une dimension politico-administrative. Si ce mouvement englobe en son sein de multiples courants, nombreux sont les artistes à avoir adhéré aux idées profondément humanistes et fraternelles de la Franc-maçonnerie.
Souvent mal perçue par les politiques et les sociétés de manière générale, cette société « secrète et philosophique » a pu être à l’origine d’idées créatrices et de sources d’inspirations dans les œuvres, et plus particulièrement dans celles de Wolfgang Amadeus Mozart. C’est à 28 ans que Mozart intègre la loge maçonnique de Vienne en tant qu’apprenti. Promu rapidement au rang de compagnon puis de maître, il trouve dans cette confrérie des idéaux basés sur les valeurs des Lumières.

Mais les loges sont prises pour cible dans la capitale autrichienne, accusées d’avoir conspiré contre l’empereur Joseph II. Le pouvoir souhaite garder le contrôle sur les sociétés secrètes viennoises et bientôt elles passent du nombre de 8 à 2. Pourtant la loge enseigne beaucoup à Mozart et cela se répercute dans son art et en particulier dans ses opéras. Il part du postulat que le rang social d’un individu ne définit en rien la pureté de son âme, une maxime que prône la Franc-maçonnerie. Cela se retrouve d’ailleurs dans Les Noces de Figaro où le protagoniste, un simple domestique, est pourtant érigé au rang de héros.
Mozart et le mystère de la loge secrète
A contrario, le comte Almaviva ne fait preuve d’aucune noblesse d’esprit. Mais un opéra traduit mieux que jamais le pouvoir de l’influence maçonnique sur Mozart, il s’agit de La Flûte enchantée. Si l’œuvre peut paraître enfantine et fantastique, elle témoigne pourtant d’une lutte acharnée entre la lumière, c’est-à-dire le savoir, et l’obscurantisme. Un contraste qui est le fondement même de la Franc-maçonnerie.
Ecoutez l’air Der Hölle Rache kocht in meinem Herzen, extrait de La Flûte enchantée, une œuvre empreinte de références à la Franc-maçonnerie :
Toute cette œuvre lyrique est truffée de références au mouvement maçonnique et cela ne paraît pas surprenant quand on sait que le librettiste de l’opéra, Emmanuel Schikaneder, était le confrère Franc-maçon de Mozart. L’emploi d’harmonies ou de rythmes ternaires peut également faire référence au symbolisme du chiffre 3 dans l’idéologie maçonnique. Si vous doutez encore de l’ampleur et du pouvoir de la loge sur la vie du compositeur autrichien, il n’y a qu’à prendre l’exemple d’une des dernières œuvres de sa vie : « L’éloge de l’amitié », une petite cantate maçonnique Köchel 623. Si Mozart ne termina jamais son Requiem en 1791, année de sa mort, il privilégiera en composant in fine, cet ode à la confrérie commandée par le chambellan de sa loge maçonnique.
« Viva V.E.R.D.I » : Entre musique et politique, il n’y a qu’un pas
Au milieu du XIXe siècle, la péninsule italienne est fragmentée en plusieurs Etats dont la majorité est sous domination de l’empire d’Autriche. Seuls les Royaumes de Piémont-Sardaigne et des Deux-Siciles connaissent leur indépendance. C’est dans ce contexte géopolitique que le romantique Giuseppe Verdi compose son opéra Nabucco en 1941. Et l’argument de son œuvre lyrique en 4 actes n’est pas anodin. Si Verdi choisit un thème biblique – exposant les difficiles conditions du peuple hébreux asservi au roi Nabuchodonosor à Babylone – le compositeur établit un parallèle direct avec la situation politique des royaumes d’Italie sous l’emprise autrichienne. Nabucco accueillit avec triomphe, est perçu comme un hymne à la liberté par le peuple italien qui va jusqu’à s’emparer de l’éminent aria : Va, pensiero. Plus communément connu sous le nom de Chœur des esclaves, cet air revêt une dimension patriotique :
« Oh ma patrie si belle et perdue ! Oh souvenir si cher et fatal ! Parle-nous du temps passé, qui nous donne le courage de supporter nos souffrances ! »
Ecoutez l’air du Va, pensiero ou le Choeur des esclaves de Nabucco dirigé par Riccardo Muti :
L’œuvre de Verdi devient conjointement une œuvre musicale et politique qui revendique une unification Italienne. Le « Risorgimento » période de cette unification, est à ce moment-là initiée par Victor Emmanuel II, roi de Piémont-Sardaigne. Partout dans les rues on peut voir inscrit sur les murs la devise de l’insurrection anti-autrichienne : Viva V.E.R.D.I. Au-delà du succès fulgurant du compositeur, devenu un symbole à part entière, Viva VERDI est également l’acronyme de Viva Vittorio Emanuele Re D’Italia autrement dit : vive Victor-Emmanuel Roi D’Italie. En 1861, Victor Emmanuel II devient roi d’une Italie réunifiée, du moins presque intégralement puisque les Etats Pontificaux n’y seront rattachés qu’en 1870.

En tant que patriote Verdi se laisse convaincre de devenir député du premier parlement du Royaume d’Italie jusqu’en 1865. Il sera ensuite nommé sénateur en 1874. Mais Verdi incarne également une certaine ambiguïté politique, entre valeurs patriotiques et républicaines, il préfèrera se consacrer à ce qu’il fait de mieux : la musique. Le 12 mars 2011, pour célébrer les 150 ans de l’unité italienne, une représentation de Nabucco dirigé par Riccardo Muti a lieu à l’Opéra de Rome. Devant Silvio Berlusconi présent dans la salle, le Va, pensiero a été chanté en chœur par l’intégralité des spectateurs. Preuve en est que cet air d’opéra, cher aux Italiens fait toujours office de symbole politique national.
Chostakovitch : « l’ennemi du peuple » devenu marionnette de Staline
Agé de 30 ans Chostakovitch, présente son second opéra intitulé « Lady MacBeth de Mzensk » au public Russe. L’œuvre lyrique en 4 actes ravit les spectateurs et les critiques. Chostakovitch devient l’un des compositeurs les plus en vogue du XXe siècle. Mais le Kremlin s’intéresse d’un peu plus près à cette création et au succès de ce compositeur issu de l’intelligentsia russe. Un soir de janvier 1936, au théâtre Bolchoï de Moscou, le « petit père des peuples » se trouve assis dans le public et regarde d’un mauvais œil cet opéra jugé trop formaliste. Les dissonances musicales et l’intrigue de l’histoire ne correspondant en rien aux valeurs utopiques du communisme Stalinien. Excédé face à ce spectacle, Staline quitte la salle avant la fin de la représentation. Le lendemain, La Pravda, journal soviétique de l’URSS titre : « le chaos remplace la musique » et Chostakovitch est déclaré ennemi du peuple .

« Lady MacBeth de Mzensk » est de facto condamné par le Parti Communiste et devient tout bonnement interdit de représentation du vivant du dictateur Staline. Désemparé et victime d’un terrible ostracisme, Chostakovitch se voit imposer un instructeur politique et risque à tout moment l’arrestation et la déportation au Goulag. Il n’y a plus que la peur qui anime Chostakovitch, à tel point que chaque nuit, il décide de dormir habillé. Sous son lit, il a caché sa valise et sa brosse à dent pour anticiper une quelconque descente du NKVD, la police politique. La dictature de l’Union soviétique à désormais les pleins pouvoirs sur le génie créateur du compositeur. Et pourtant, Chostakovitch ne peut se résoudre à arrêter la musique. Pour cela il doit donc ruser et s’attirer la sympathie du parti. Il va désormais privilégier les sonorités plus traditionnelles dans ses compositions ainsi que des titres d’œuvres plus conventionnels. Réhabilité par le parti, il obtient en 1941 le prix Staline. Son Quintette pour piano opus 57 en sol mineur, mérite selon le dictateur, la plus haute distinction artistique de l’URSS.
Ecoutez le Scherzo Allegretto de la Quintette pour piano opus 57 en sol mineur de Chostakovitch, morceau qui aura valu le prix Staline au compositeur Russe :
Mais rien n’est gagné et après avoir subi une pression incommensurable, Staline décide d’utiliser encore une fois sa marionnette musicale. Après presque 15 ans de pression et d’insultes, Chostakovitch est contraint de participer au Congrès de la Paix à New-York en 1949. Le NKVD le force à lire un discours humiliant à l’encontre de ses confrères contemporains comme Igor Stravinsky – qu’il affectionne pourtant particulièrement – ou Sergueï Prokofiev, qui sont censurés par le régime à cette époque. Chostakovitch se voit contraint de vanter l’esthétique musicale communiste. Si tout cela ne suffisait pas, Staline décide, en prime, de déporter un grand nombre de ses amis ou de sa famille. Mais à sa mort en 1953, le compositeur qui espérait pouvoir retrouver sa liberté créatrice, continue de s’attirer les foudres du communisme. S’il a toujours refusé d’adhérer au parti, Chostakovitch terrorisé et épuisé, capitule sous Khrouchtchev. Il devient président de l’Union des compositeurs de la Fédération de Russie. Instrumentalisé par la politique en vigueur à cette époque, Chostakovitch a été tout au long de sa carrière, le compositeur au service d’une idéologie qui n’était pourtant pas la sienne. Tantôt adulé, tantôt rejeté, l’étiquette de l’ennemi du peuple l’aura pourtant conduit à devenir le compositeur attitré du régime communiste et ce, contre son gré.

Poulenc : Un maître de la résistance musicale sous l’Occupation
En 1940, la France est occupée par l’Allemagne nazie et ce, pour 4 longues années. La diffusion et la création musicale se voient de fait, affectées. Entre censures, arrestations et déportations, difficile de faire preuve d’une quelconque rébellion pour les musiciens, pris sous le joug du IIIe Reich. Et pourtant, en 1941 à l’initiative du Parti Communiste, le Front National des Musiciens voit le jour. Une trentaine de musiciens prennent part au groupe militant. Parmi eux, Henri Dutilleux, Georges Auric et surtout Francis Poulenc. Ce mouvement révolutionnaire lance son propre journal intitulé Musiciens d’aujourd’hui, qui a pour unique credo : lutter contre l’invasion musicale allemande et redonner à la musique française, une place digne de ce nom.

L’Opéra de Paris, lieu du rayonnement musical français par excellence, se voit imposer une programmation purement germanique. De Mozart à Strauss en passant par Schubert, Bach ou Wagner, la musique allemande est devenue celle de la France occupée. Mais l’art a-t-il une patrie ? A cela, la 3è revue de 1942 des Musiciens d’aujourd’hui répond : « en effet il suffit d’écouter Radio Paris ou Radio Vichy pour comprendre que déjà, la musique française est bannie de la sienne ». Mais comment peut-on résister lorsque l’on est un artiste éloigné du front de guerre ? Le Front National des Musiciens a la réponse : « on peut toujours commencer par refuser à l’ennemi toute collaboration, même si elle n’apparaît que purement musicale ! ». Et il n’en fallait pas plus à Francis Poulenc pour mettre en œuvre sa propre révolution, celle tout en subtilité. En 1940, l’Opéra de Paris passe commande au compositeur français pour la création d’une œuvre musicale. Le 8 août 1942, a lieu la première représentation du ballet : Les Animaux modèles dont l’argument est inspiré des Fables de La Fontaine.
Ecoutez l’air résistant du Lion amoureux extrait des Animaux modèles de Poulenc :
Ce soir-là, tous les fauteuils du Palais Garnier sont occupés. La salle est remplie d’officiers nazis. Malgré l’ambiance hostile et les risques qu’il encourt, c’est un véritable coup de maître que va accomplir Poulenc. Lors de la représentation, l’orchestre – alors sous la direction de Roger Désormière qui appartient également au mouvement de résistance du Front National des Musiciens – entame l’air du Lion amoureux. La mélodie de cet air de ballet n’est autre que celle du célèbre chant patriotique « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine ». Ainsi en écoutant le Lion amoureux on entend en fait résonner à travers la musique symphonique, pourtant dépourvue de paroles, le message :
« Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine,
Et malgré vous nous resterons Français,
Vous avez pu germaniser la plaine,
Mais notre cœur, vous ne l’aurez jamais »
Il fallait oser mais Poulenc l’a fait. Et si l’air est très facilement reconnaissable, c’est peut-être la transposition musicale dans les aigus de sa propre composition, qui a pu le sauver ce soir-là. Car aucun des officiers nazis n’a compris l’habileté du message musical laissé par le pianiste. Poulenc a donc mis son art au service d’une résistance ingénieuse mais qui n’en restait pas moins risquée.
Lully : Le roi de l’ascension sociale !
Lulli rencontre pour la première fois Louis XIV en 1653. Le musicien est un fin stratège, en quête de gloire et d’ascension il assure la protection du roi et devient le compositeur de la chambre. Malgré ses origines italiennes, le compositeur baroque est un fervent défenseur du style musical français. Il compose motets, tragédies musicales et crée même l’ouverture dite : « à la française ». En 1661 Lulli, naturalisé français, devient Jean-Baptiste Lully. Nommé surintendant de la musique du roi la même année, l’artiste compose de nombreuses pièces à sa gloire. Car mieux que personne, Lully sait valoriser la monarchie et mettre en valeur son souverain.

La dimension musicale de son travail devient peu à peu politique et Lully devient l’année suivante, maître de musique de la famille royale. Sans interrompre ses ballets de cour qui ne cessent de glorifier le roi, Lully collabore avec Molière avec qui il invente la comédie ballet. Mais la soif de pouvoir de Lully ne cesse de croître, et en tant que compositeur favori du roi Louis, il obtient le privilège en 1672 d’interdire à quiconque de : « faire chanter aucune pièce entière en France, soit en vers françois ou autres langues, sans la permission par écrit dudit sieur Lully, à peine de dix mille livres d’amende, et de confiscation des théâtres, machines, décorations, habits ».
Ecoutez la
Malgré son caractère autoritaire et belliqueux, Louis XIV pardonne toujours à Lully, allant jusqu’à le nommer secrétaire personnel de sa majesté. Au-delà de sa mainmise sur la vie musicale du Royaume de France et de Navarre, Lully devient une véritable figure de l’autorité monarchique. En 1681, il signe de sa main : « Monsieur de Lully, escuyer, conseiller, Secrétaire du Roy, Maison, Couronne de France & de ses Finances, & Sur-Intendant de la Musique de sa Majesté ». Si son ascension est fulgurante – et que le compositeur cumule les postes au sein du Royaume de France – il va pourtant connaître le déclin de la faveur royale avec l’arrivée en 1685, de la très pieuse Madame de Maintenon qui tolère de moins en moins l’homosexualité du compositeur.
Ondine Guillaume
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