Clément Mao-Takacs propose de créer un statut d’«artisan du spectacle vivant»

Clément Mao-Takacs a toujours témoigné d’une envie profonde de bousculer le monde musical, développant des initiatives pertinentes avec ses musiciens de Secession Ochestra. Le chef d’orchestre, pianiste et compositeur nous éclaire aujourd’hui sur ses réflexions et ses propositions concernant le futur du spectacle vivant, redéfinissant le rôle du musicien comme son statut.

 

Confinement : « L’urgence était d’assurer un chômage partiel aux musiciens de Secession Orchestra »

 

Laure Mézan : Vous avez exprimé, dans une récente tribune, différentes pistes permettant de repenser une vie musicale fondée sur un système arrivé, selon vous, à l’essoufflement. Quel impact a eu cette période d’arrêt sur ces réflexions que vous mûrissiez depuis plusieurs années ?

Clément Mao-Takacs : Le confinement a été à la fois un arrêt brutal et un temps pour creuser des interrogations. L’urgence était, bien avant les annonces gouvernementales, d’assurer un chômage partiel aux 200 musiciens de Secession Orchestra engagés de mars à mai, brutalement privés d’activité. S’est alors posée la question du rapport au public : comment maintenir les liens sans pouvoir s’exprimer en concert ? Envoyer des vidéos ou privilégier le silence propice à la réflexion et au recul ? Nous étions un peu perdus avec une sensation de vide, d’un abîme qui s’ouvrait et ébranlait de façon très violente l’ensemble de la profession – musiciens, institutions, journalistes, étudiants de conservatoire. Mais cela s’avérait aussi particulièrement stimulant puisque le système avait atteint une forme de saturation, et qu’il est urgent de l’assainir.

 

Un fonctionnement indexé sur quelques noms et formations, un système qui s’apparente à une logique de marché, selon Clément Mao-Takacs

Laure Mézan : Dans quelle mesure la vie musicale d’avant s’essoufflait-elle ?

Clément Mao-Takacs : Nous sommes arrivés à une aberration : chacun d’entre nous n’est plus destiné qu’à produire et/ou à être un produit de consommation dans un « supermarché de la culture ». L’offre musicale est certes pléthorique à Paris et les échanges internationaux vivement développés, mais selon un fonctionnement indexé principalement sur les calendriers et les voyages de quelques noms et formations. Or ce système s’apparente à une logique de marché dans laquelle l’art est réduit à n’être qu’un divertissement consommable, oubliable, jetable. Qu’en est-il alors de l’acte de réflexion, des liaisons entre les arts, de l’éducation et de la transmission, du rapport avec la société qui doivent fonder et nourrir notre interprétation du répertoire comme des créations ? Cela nous conduit à interroger la façon dont nous consommons la culture, sur son importance exacte dans nos vies, sur le rôle du concert à un moment où nous en sommes tous, artistes et publics, privés. Que se passerait-il si on changeait certaines données ? Par exemple refuser de miser sur la seule notoriété des musiciens pour remplir une salle, en ne mentionnant que le nom des œuvres et compositeurs ; ou proposer dans une saison quelques programmes à l’aveugle comme dans ces restaurants où le menu dépend de l’inspiration du chef.

 

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Ce type d’expériences nous permettrait de renouveler les recettes actuelles qui manquent de variété et sont trop dépendantes d’une logique de consommation et d’une prétendue « attente » du public. D’autant que ce système de marché, d’ultra-capitalisme, concentre – confisque ? – le pouvoir médiatique et artistique entre un très petit nombre de mains, et s’accompagne de rémunérations parfois indécentes et de cumuls de mandats absurdes à la tête d’institutions qui me paraissent, humainement et intellectuellement, inacceptables –notamment dans ma profession de chef d’orchestre. Sans prétendre être le représentant d’une tendance révolutionnaire qui brandirait un drapeau rouge, je crois qu’il est urgent de réformer certains aspects économiques délirants de nos métiers, alors que la grande majorité des musiciens peine à joindre les deux bouts.

 

Pour Clément Mao-Takacs, « un concert n’a de sens que s’il est partagé »

Laure Mézan : Mais le public est attaché aux musiciens et a besoin d’entretenir des liens avec certains d’entre eux. Est-il indispensable de remettre en cause une notoriété qui peut avoir du sens pour beaucoup ?

Clément Mao-Takacs : Certaines personnes ont le pouvoir d’attirer le public, par leur aura, leur talent, leur personnalité. Mais je les comparerais plutôt au rôle du chaman dans les sociétés traditionnelles, qui est un jalon social essentiel mais n’est que le dépositaire d’un don et d’une connaissance ; au-delà de cela, il n’est qu’un être humain parmi d’autres. Le concert n’a de sens que s’il est une expérience partagée, où le rôle du musicien est celui d‘un passeur. Comme j’ai pu l’expérimenter dans les festivals que j’ai créés (Terraqué en Bretagne, Intervalles en Île-de-France), un public, même néophyte, peut s’ouvrir à des musiques très différentes, y compris celles prétendument difficiles, à condition de lui en offrir la possibilité et de l’accompagner : tout repose sur la confiance mutuelle ! Il est possible d’instaurer d’autres rapports que ceux fondés sur la notoriété et le poids financier d’un artiste, et de privilégier la (re)découverte, notamment en ce qui concerne le répertoire. En cette période où la vie musicale est appelée à se faire à huis clos ou pour des jauges restreintes, l’apport du streaming et des radios devrait nous permettre de toucher des publics très différents. Mais il serait plus que souhaitable de ne pas reproduire le même système à une échelle virtuelle, avec toujours les mêmes noms et œuvres.

 

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Créer un statut unique pour tous les acteurs du spectacle vivant, y compris à l’échelle européenne

Laure Mézan : Vous prônez également l’instauration d’un nouveau statut du musicien. Le système actuel, basé sur l’intermittence, n’est-il plus efficace ?

Clément Mao-Takacs : Penser le statut professionnel des musiciens est essentiel dans la mesure où celui d’intermittent ne me paraît pas répondre entièrement à nos besoins, même s’il permet aux musiciens, ensembles instrumentaux et vocaux de fonctionner dans une économie assez saine. Mais il s’agit d’une allocation chômage, et l’artiste est légalement considéré comme un demandeur d’emploi alors qu’il est un travailleur de la musique. On pourrait transposer ce système – un pas intermédiaire entre l’intermittence actuelle et le revenu universel – qui s’appuierait sur un revenu de base correspondant au travail du musicien et prenant en compte son activité au quotidien ; car nous avons tous en commun la nécessité d’une pratique personnelle indispensable à l’entretien de notre discipline. Ce serait une façon d’identifier une corporation à part, susceptible de porter une parole collective, préalable à toute démarche individuelle ou fédérative. Car une fois ce statut général établi, il faudra l’adapter en fonction des spécificités de chacun : un compositeur n’a pas la même organisation du temps de travail qu’un instrumentiste ; certains musiciens enseignent également et/ou sont titulaires d’un poste fixe dans un orchestre… Mais je trouve qu’il serait très signifiant que toutes et tous – la pianiste soliste comme le tuttiste d’orchestre, la cheffe d’orchestre comme le compositeur –puissent bénéficier de ce statut et d’une carte professionnelle – comme les journalistes ! Le metteur en scène Aleksi Barrière, a même suggéré au cours d’une de nos discussions d’étendre cette idée à un statut unique qui serait celui de l’artisan du spectacle vivant, en y associant techniciens, régisseurs et autres acteurs du secteur. Et en utopiste convaincu, j’imagine volontiers que cela pourrait être élargi au niveau européen !

 

Laure Mézan : En attendant la mise en place d’un tel statut, comment envisagez-vous le futur proche ? Face à toutes ces contraintes sanitaires et alors que tant d’institutions et de festivals ont jeté l’éponge, êtes-vous optimiste quant à la possibilité de reprendre, au plus vite, une activité de concert ?

Clément Mao-Takacs : Si la plupart des institutions et festivals ont annulé, malgré des efforts louables pour tenter de maintenir leurs engagements, cela repose en partie sur le fait que leurs programmations sont tributaires d’échanges internationaux. La fermeture des frontières et les aléas du trafic aérien ont eu raison de leurs volontés. En ce qui concerne notre survie et nos projets, nous avons pu constater une mobilisation de nos tutelles publiques comme de nos mécènes privés, nous permettant de continuer à imaginer des projets. Je suis plutôt optimiste et je pense qu’il existe des solutions compatibles avec les contraintes sanitaires.

 

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Certes, les institutions sont de véritables paquebots complexes à manœuvrer, dont les exigences de rentabilité sont particulièrement lourdes ; mais elles disposent de plateaux, de fosses suffisamment vastes pour permettre à un petit ensemble instrumental ou vocal de se déployer en respectant les consignes de distanciation. Pourquoi ne pas donner aux différents ensembles et artistes présents sur le territoire la possibilité de se produire, le temps d’un été ou d’une saison-test, sur de grandes scènes comme celle de la Philharmonie de Paris ? Je fais le pari que le public serait au rendez-vous. Quant au répertoire, il est très riche : outre la musique baroque, beaucoup de choses existent dans des effectifs réduits. Avec Secession Orchestra, nous avons l’habitude de jouer Wagner et Debussy à 15 musiciens, La Valse de Ravel à 25, Pulcinella de Stravinsky à 30 ; bien d’autres œuvres du répertoire ont été adaptées pour notre formation, sans parler des créations. Dans le domaine lyrique, les opéras de Mozart ne nécessitent qu’un faible effectif instrumental, et il existe des versions réduites de Wozzeck de Berg ou Tosca de Puccini, sans oublier les merveilleux opéras-minutes de Milhaud pour 13 musiciens ! Cela impliquerait de sacrifier parfois l’original ; mais qui oserait parler de pureté et d’authenticité dans un moment où l’urgence est de faire en sorte que la vie musicale renaisse ?

 

Festival Terraqué : Il faut repenser le plan de scène, respecter une vraie discipline et envisager des formats de concerts réduits

Laure Mézan : Vous avez donc choisi de maintenir votre festival Terraqué à la fin du mois d’août et au début du mois de septembre. Envisagez-vous de jouer avec un masque si les contraintes sanitaires l’imposent ?

Clément Mao-Takacs : Des études contradictoires paraissent tous les jours ! Pour les chanteurs et instrumentistes à vent, c’est compliqué : que l’on songe un instant à un hautboïste avec ses anches, à un corniste dont la salive s’écoule des clés d’eau et des pompes, à un choriste… En revanche, il est possible pour les instrumentistes à cordes de jouer masqués. Je l’envisage pour moi-même : on peut avoir l’amour de l’art et le goût du risque, mais il faut savoir se plier aux principes de précaution et aux gestes barrières. Il convient surtout de repenser un plan de scène aéré, de respecter une vraie discipline en répétition et de réfléchir à des formats de concert réduits pour éviter les entractes et les mouvements de foule.

 

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L’ensemble de ces nouvelles contraintes nous invite à questionner l’idée du concert s’apparentant à une grande messe et à privilégier un rapport plus intime avec le public : toutes choses que nous avons déjà initiées depuis plusieurs années dans nos festivals et concerts. Or nous savons qu’elles correspondent à une façon de faire la musique et d’accomplir le rituel du concert à travers des formats à visage plus humain : c’est pour cela que nous pourrons assumer d’ouvrir le festival Terraqué cette année dès la fin août. Bien d’autres pistes pourraient être explorées ; mais là encore, nous nous heurtons aux limites de notre système. Si un metteur en scène ou un acteur se retrouvent souvent à la tête d’institutions (Centres Dramatiques Nationaux, Scènes Nationales) et peuvent répondre aux contraintes présentes par des propositions artistiques immédiates, le monde musical actuel ne fait pas assez confiance aux chefs d’orchestre, aux musiciens, aux compositeurs pour diriger ses institutions : je trouve cela dommage, car certains d’entre nous seraient capables d’imaginer des solutions pour le présent comme pour l’avenir. Et quoi de plus excitant que d’inventer des formes qui correspondent et respirent avec le temps et la société dans lesquels on vit ?

 

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