Intermittents : « Nous avons été entendus », estime Raphaël Pichon

Raphaël Pichon s’est récemment exprimé, avec beaucoup de force et de pertinence, sur la situation de crise que traverse le monde culturel. Un secteur à l’arrêt pour une durée encore bien incertaine et dans l’attente de réponses de la part du gouvernement. Le chef de Pygmalion a entendu le discours d’Emmanuel Macron et nous a confié ses impressions.

 

Raphaël Pichon a appelé à donner de nouvelles pulsations pour la musique classique

Laure Mézan : Vous avez traduit, à travers votre tribune, les préoccupations et les réflexions d’un monde musical profondément affecté par la crise et appelé à se réinventer. Alors que le gouvernement semblait sourd aux cris d’alarme des artistes, Emmanuel Macron a finalement répondu hier à certaines interrogations après avoir échangé avec des acteurs du monde culturel. Avez-vous l’impression d’avoir été entendu, écouté ?

Raphaël Pichon : L’urgence sociale, enjeu majeur de cette crise, a été pris en compte à travers une réponse très forte. La prolongation des droits des intermittents jusqu’en août 2021 – cette fameuse année blanche –, est une mesure qui était indispensable et dont nous ne pouvons que nous réjouir. Sans réduire la portée de cette décision majeure, il reste néanmoins à préciser la prise en charge des nombreux artistes non intermittents aux situations parfois singulières et complexes.

 

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Laure Mézan : En dehors de cette garantie apportée aux intermittents, le président de la République n’a pas annoncé de mesures concrètes concernant la reprise des concerts, mais a engagé une réflexion. Que pensez-vous des bases retenues pour cette réflexion, sachant qu’à l’instar de ce que vous avez exprimé dans votre tribune, l’idée maîtresse est de réinventer le monde culturel ?

Raphaël Pichon : Au-delà de la forme très détendue de cet échange que certains critiquent, retenons que nous avons été entendus et que la place de la culture au sein de cette crise, tout autant qu’une nouvelle ambition culturelle française, ont été dessinées. Cette idée maîtresse de réinvention, voulant associer utopie et pragmatisme, je la partage. Mais n’allons pas trop vite en besogne, il manque pour le moment un indispensable rassemblement, dans la concertation, de tous les acteurs du monde de la musique. Cette consultation nécessaire des artistes ne peut se substituer à un rassemblement bien plus large. Nous avons pu constater qu’un fossé sépare encore les grands outils nationaux (quand l’Opéra de Paris indique réfléchir à sa fermeture pour travaux, telle une hibernation au cœur de la crise), des structures indépendantes, des mondes pluriels des intermittents ou encore des artistes lyriques.

 

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C’est désormais au ministère de la Culture de saisir les enjeux et besoins multiples de nos différents secteurs et corps de métiers afin de rendre possible l’articulation et la mise en œuvre de cette feuille de route indiquée par le président. Une indispensable coordination doit ainsi naître au plus vite, avec la participation des plus grands outils culturels nationaux qui devront tout faire pour réagir avec souplesse et flexibilité. Ce grand élan national – qui doit être source d’emploi, de préservation de nos savoir-faire, de créativité, d’un lien physique et virtuel puis d’un retour du public dans les salles –, ne pourra avoir lieu sans y placer le collectif en son centre. La refondation de notre monde culturel devra en être le prolongement indispensable. Nous devrons trouver un équilibre entre la préservation de nos nombreuses richesses existantes et cette « réinvention » indispensable de nos formes d’expression et de nos modèles économiques, tout en mettant au cœur de nos démarches artistiques l’engagement citoyen, sur nos territoires et ailleurs. Il y a ici un message d’espoir qui demande désormais nombre de réponses concrètes car le temps nous est compté !

 

Laure Mézan : Parmi les sujets de réflexions abordés par Emmanuel Macron figure le rapprochement avec l’Education Nationale, à travers notamment cet « été apprenant et culturel ». Que pensez-vous de cette proposition qui offrirait aux musiciens l’occasion de s’engager auprès de la jeunesse, selon cette idée de « fusion de l’art et de l’engagement citoyen » que vous avez, vous-même, évoquée ?

Raphaël Pichon : Il y a eu malheureusement une réelle maladresse de la part du chef de l’état sur ce point. Cette proposition de retour au travail dès cet été pour les intermittents comme médiateurs en milieu scolaire ou animateurs périscolaires, outre son caractère extrêmement réducteur de ce qu’embrasse le terme d’intermittent, ne répond pas à la réalité de nos professions. Je veux néanmoins voir dans ce malentendu une volonté du président d’associer notre monde artistique à la crise elle-même, tout comme par exemple cette réserve sanitaire qui épaule et prête main forte au personnel médical au sein de nos hôpitaux.

 

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Essayons d’entendre le défi que nous lance Emmanuel Macron : relancer à très court terme nos activités par de nombreuses actions à destination de notre jeunesse – tout en respectant les consignes sanitaires, pour tout autant protéger nos artistes, nos publics que les employeurs. Des interventions en milieu scolaire sont effectivement l’une des réponses possibles, mais en aucun cas la solution. Cette proposition semble également remettre en question le rôle de nos médiateurs culturels qui jouent un rôle clé dans l’articulation entre action culturelle et pratique artistique !
A mon sens, il serait judicieux de lancer des initiatives collectives qui regrouperaient toutes nos professions – dans une collaboration inédite entre nos artistes de divers horizons, nos structures, le monde de l’éducation, les médias et les pouvoirs publics – afin de créer de nombreux projets créatifs autour d’une sorte « d’action culturelle de crise ». Ces projets doivent permettre d’intégrer toute la population des acteurs culturels, des artistes aux techniciens, tout comme ceux qui les accompagnent. Les interventions en milieu scolaire en seraient ainsi le point de départ à un retour dans nos salles pour des projets adaptés. Nous devons dès aujourd’hui chercher les bonnes idées et formuler de nombreuses initiatives. Les pouvoirs publics, tant le ministère que les collectivités, doivent ensuite dans un délai très court coordonner et accompagner logistiquement et financièrement ces projets. Notre souplesse, notre flexibilité et notre créativité en seront les clés. Le défi est immense ! Pour y plonger, nous avons désormais besoin de réponses concrètes. Les vraies réponses doivent être celles du terrain.

 

Laure Mézan : La création, qui est au cœur de votre propre réflexion, n’a pas été oubliée, dans la mesure où le président de la république a évoqué un programme de commandes publiques auprès de jeunes créateurs. Ce « chantier de la création », est-ce un signal particulièrement fort selon vous ?

Raphaël Pichon : La création sous toutes ses formes doit pouvoir reprendre au plus vite. Dans un premier temps, cela passe par la possibilité de reprendre les répétitions et le temps de création au plateau dès que possible. Mais dans quelles conditions ? Et pour quels débouchés ? La question de l’autorisation des rassemblements de plus de dix personnes est par exemple un enjeu majeur pour nous tous. Un panel de consignes sanitaires, modulables, et conscientes de nos réalités artistiques doit voir le jour au plus vite. Elles sont en l’état totalement déconnectées de nos réalités multiples.
Dans un deuxième temps, cette idée de commandes publiques me semble une excellente initiative car elle permet d’unifier utopie et pragmatisme en cherchant à créer une réelle effervescence de notre vivier artistique français, tout en étant source d’emploi autant que de projection vers l’avenir. Pour autant, l’idée de restreindre ces commandes publiques aux créateurs de moins de 30 ans me paraît cependant bien dangereuse. Mettre la jeunesse au cœur de notre avenir va de soi, mais cette large vague de créations nouvelles doit dépasser toute volonté de jeunisme, qui ne fait pas sens ici. Le président a néanmoins semblé indiquer que ces différentes idées étaient à mûrir. La discussion doit se poursuivre très vite pour trouver d’ici la fin de l’été les justes réponses, alliant bon sens et volonté de nouvelles impulsions ambitieuses. Nous attendons la suite.

Laure Mézan : Ces moments de pause de la vie musicale sont tout à fait exceptionnels. Les artistes sont ainsi, dans leur malheur, disponibles à la réflexion et y sont même encouragés par un gouvernement qui se dit à  leur écoute. De telles opportunités sont uniques !

Raphaël Pichon : Ce temps suspendu doit nous permettre de tirer du bon à partir de cette situation dramatique. Au milieu de l’urgence, l’occasion est unique de regarder nos contradictions et de prendre le temps de développer nos réflexions sur des sujets de fond – sujets parfois enfouis en nous mais que la spirale infernale de nos métiers nous empêchait parfois d’éveiller. Passé l’urgence vitale du statut des intermittents et de l’aide aux structures dans leur multiplicité, il nous faut maintenant nous tourner vers l’innovation et la création en se donnant le temps d’un été pour faire naître un nouvel élan.

 

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Il s’agira de faire naître de cet élan un véritable « pacte », afin que cette créativité ait un impact positif pour tous les acteurs et qu’il participe au renouvellement du public en se tournant vers les jeunes, les territoires les plus reculés et les publics empêchés. Malgré tout, attention de ne pas tomber dans un principe de « table rase ». Nous devons sauvegarder coûte que coûte les nombreuses richesses et diverses formes d’expression artistique qui font notre excellence française. Tout n’est pas à jeter !
Demeure, bien entendu, la question des financements. Car ces projets ambitieux impliqueront une nouvelle articulation entre le public et le privé. Les fonds publics doivent être ce levier indispensable pour démarrer le processus, et l’Etat doit inciter par tous les moyens qui lui sont offerts le mécénat culturel. Le modèle économique de la création enregistrée et du digital est également à repenser et à monétiser. D’autres équilibres financiers rentrent désormais en compte par les horizons nouveaux et infinis du numérique qui s’ouvrent à nous.

Laure Mézan : Vous allez entreprendre et réfléchir dans les semaines et mois qui viennent mais qu’en est-il de votre retour sur scène, voire dans la fosse ? Arrivez-vous, aujourd’hui, à vous projeter par rapport à une éventuelle date de reprise avec Pygmalion ?

Raphaël Pichon : Aucunement. J’espère connaître cette date dans les semaines qui viennent. L’évolution de la pandémie reste maîtresse de notre calendrier. Il nous faut des consignes claires et ancrées dans nos réalités pour enfin pouvoir nous projeter à nouveau vers le retour à nos activités. Mais nous tentons avec mon équipe de nous emparer des défis qui nous attendent dès le 11 mai prochain. Penser aujourd’hui tout en considérant demain est notre réel défi. Si des éléments de réponse majeurs nous ont été apportés hier, l’attente de mesures concrètes est grande. Ce grand rassemblement de notre monde culturel et de nos publics doit être rendu possible, et pour cela la volonté et l’envie de nos artistes est incommensurable !

 

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