« J’ai besoin de cette solitude pour écrire » : Camille Pépin nous raconte son confinement

Cette semaine, Laure Mézan vous raconte le confinement de la compositrice Camille Pépin, lauréate des Victoires de la musique 2020. Un isolement forcé, pas si éloigné de son mode de vie habituel.

 

Camille Pépin, une artiste « solitaire »

Le confinement, la solitude, l’enfermement… Comment s’y adapter lorsque notre existence se nourrit du contact des autres ? Les musiciens trouveront-ils leurs marques, privés de leur public et de leurs partenaires… face au vide ? Certains artistes y sont, en fait, déjà habitués. La compositrice Camille Pépin est de ceux-là. Elle nous parle justement de son rapport au confinement qui, pour elle, est une réalité depuis des années et une nécessité. Lauréate des Victoires de la musique 2020, Camille Pépin est l’une des nouvelles figures de la création, sollicitée aujourd’hui par les plus grands musiciens à travers le monde.

 

à lire aussi

 

Si les rencontres, les échanges avec les interprètes lui sont indispensables. C’est essentiellement dans la solitude qu’elle pratique son art, au quotidien. Une solitude qu’elle a sue apprivoiser et dont elle a fait, naturellement, sa compagne. « J’ai toujours été très solitaire. C’est sans doute l’une des raisons qui m’ont poussées à choisir un métier s’exerçant dans le confinement », raconte-t-elle. Entre deux créations et répétitions avec ses interprètes, la compositrice se réserve ainsi de longues périodes, détachée du monde extérieur, enfermée chez elle, même si le face à face avec la page blanche n’est pas un exercice évident. 

 

 

Coupée du monde et sans horaires de travail

Mais la solitude est propice au développement de l’imaginaire, à la créativité. « Le fait d’être isolé des autres, coupé de la société, nous permet de nous concentrer, d’être plus à l’écoute de notre esprit, de notre monde intérieur. Si certains compositeurs, à l’instar de Thierry Escaich, supportent difficilement l’enfermement, multiplient les sorties et les contacts, j’ai, pour ma part, besoin de cette solitude pour écrire. Je compose alors bien mieux, je suis beaucoup plus efficace ! », nous révèle Camille Pépin.

 

à lire aussi

 

Car supprimer toutes les interférences avec le monde extérieur permet à l’inspiration de jaillir plus facilement : « La solitude m’aide à faire passer ce qui est à l’intérieur de moi vers le papier ». Ce monde intérieur peut-être, paradoxalement, en connexion avec le monde extérieur, qui devient alors poétisé comme lorsque dans son concerto « The Sound of Trees » – qui vient de faire l’objet d’un enregistrement chez NoMadMusic – la compositrice nous traduit les bruissements envoûtants des arbres. Être coupé du monde permet de le transcender en exaltant notre imaginaire ! 

 

 

Pour Camille Pépin, travailler seule, à la maison, ne veut pas dire s’imposer des règles et des horaires de bureau : « J’ai déjà essayé de me mettre à la table, tous les matins, à 8h, mais, en fait, cela ne fonctionne pas ! L’inspiration ne vient pas à la demande, on ne peut pas forcément la contrôler ».

 

 

« La solitude se fait, aujourd’hui plus pesante » confie Camille Pépin

Elle suit au contraire un processus de réflexion. « Tout est d’abord tellement abstrait dans ma tête ! Le premier jet est rarement le bon, la matière doit être travaillée, développée. Pour cela, il est nécessaire d’avoir le temps, d’être isolé, d’être à l’écoute de soi-même. Une répétition, un concert, tout contact avec l’extérieur perturbent ma concentration. » Cette créativité, si elle se travaille, n’est donc pas forcément assujettie à des horaires, à des règles.

 

à lire aussi

 

C’est elle qui, bien souvent, guide la journée du compositeur, quoiqu’il ait prévu. Si la situation actuelle, imposant le confinement à chacun d’entre nous, ne change rien au quotidien de Camille Pépin, elle n’est pas, pour autant, sans conséquences sur son travail et sa perception de l’enfermement : « Je ne change pas mes habitudes, mais je ne maîtrise plus le choix de mes périodes de solitude et d’écriture. Mon état d’esprit est, en outre, perturbé. Je me pose bien des questions sur mes créations à venir, leurs éventuelles annulations, d’autant que certaines devaient avoir lieu ces prochains jours ». 

 

Camille Pépin travaille sur une oeuvre pour douze musiciens prévue pour septembre 2020

« Alors que j’avais l’habitude de ne plus penser à mes œuvres lorsqu’elles étaient terminées, je vois jaillir aujourd’hui dans ma tête toutes celles qui auraient dû être jouées et cela m’empêche de me concentrer sur les pièces à écrire. A cela, s’ajoute le fait que l’ambiance du moment me rend triste, dans la mesure où tous mes amis musiciens se sentent désoeuvrés et sont confrontés à des perspectives économiques douloureuses. La solitude, que je vis habituellement très bien, est différente pour moi et se fait, aujourd’hui, plus pesante »

 

à lire aussi

 

Alors que vient de paraître l’enregistrement de « The Sound of Trees » par le clarinettiste Julien Hervé, le violoncelliste Yann Levionnois et l’Orchestre de Picardie dirigé par Arie van Beek, Camille Pépin compose en ce moment une oeuvre pour un ensemble de douze musiciens, qui sera créée en septembre prochain par des membres de l’Orchestre Philharmonique de Radio France.

 

 

D’ici là, c’est une pièce pour violoncelle et piano intitulée « Gris-Brume » qui sera – si la situation le permet – donnée en création mondiale, au mois de juillet au Festival des Arcs, par le violoncelliste Yann Levionnois et le pianiste Guillaume Bellom.

 

Laure Mézan