Réforme des retraites : « Une France âgée a pris les commandes de la vie politique » selon Daniel Cohen

Eric Dessons/JDD/SIPA

Pour la sortie de son nouveau livre « Homo numericus : La “civilisation” qui vient », Daniel Cohen, président de l’école d’Economie de Paris, était au micro de Guillaume Durand ce matin sur Radio Classique. Il fait le constat d’une vie politique française dominée par les retraités, avant de dresser les risques du monde numérique à venir, entre « travail à la chaîne » et éclatement de la société.

« Il y a un moment où cette promesse numérique dégénère : elle devient une addiction et une prison »

Dans son nouveau livre « Homo numericus : La “civilisation” qui vient » (Albin Michel), l’économiste Daniel Cohen analyse le monde numérique et ses modernisations économiques à venir. A l’origine, c’est « une promesse formidable » de pouvoir collecter des informations sur Internet selon lui. Les révolutions que sont la télémédecine, le télétravail ou les applications de rencontre comme Tinder sont séduisantes. « Et puis il y a un moment où cette promesse dégénère : elle devient une addiction et une prison », regrette-t-il. Pour Tinder par exemple, « matcher » avec des personnes devient « l’équivalent moderne du travail à la chaîne » : on se désintéresse de la personne rencontrée parce qu’on veut « multiplier les exploits en ligne ». Un autre constat est affolant d’après l’économiste : la pornographie en ligne représente un tiers de la consommation Internet : « ça produit chez les enfants des perturbations très importantes ». Les réseaux sociaux ont leur part de responsabilité dans cette pollution de l’espace numérique. Daniel Cohen cite l’ancien président de Facebook Sean Parker, qui a avoué que son ex-entreprise « ne cherche rien d’autre qu’exploiter la vulnérabilité de la psychologie humaine ». Les « fake news » et autres contenus haineux circulent beaucoup plus vite sur Facebook que les informations vraies, ce qu’encouragent les dirigeants de Facebook par quête du profit. « Ils ont parfaitement compris que cela faisait leur marchandise », analyse l’économiste.

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Un risque de « déshumanisation semblable au travail à la chaîne » existe avec l’avènement de l’intelligence artificielle

A ce « moment charnière », Daniel Cohen en appelle à revaloriser les corps intermédiaires ainsi que le lien social entre les individus : « la société doit reprendre la main sur ces instruments numériques alors qu’ils tendent plutôt à la dissoudre ». En reprenant l’exemple de la télémédecine, il déclare que des médecins diplômés doivent être garants de son bon usage : « je ne veux pas que des applications sauvages me disent quel traitement prendre ». Daniel Cohen prend aussi acte de l’échec des cours en ligne et autres « MOOCs » pour apprendre sur Internet. « Personne ne peut suivre 48 heures de cours qui défilent sur une vidéo. Il faut que les professeurs soient formés à ces enjeux ». Ces exemples seront nombreux dans le monde qui vient, où l’intelligence artificielle aura une place centrale. « Passer devant un enseignant pour un examen, demander un crédit… tout cela va être informatisé », prévient-il. Il existe, selon lui, un risque « de déshumanisation semblable au travail à la chaîne ». Déshumanisation qui, en son temps, a mené aux syndicats et à la négociation sociale, nuance-t-il. « Peut-être qu’on va connaître un moment comme ça aussi ».

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Daniel Cohen s’interroge aussi sur la réforme des retraites, qui doit être passée à l’automne mais recueille le rejet quasi-entier de la population, sauf des retraités selon une enquête de l’IFOP. « Les retraités sont devenus les actionnaires de la France, toutes catégories sociales confondues », affirme l’économiste, qui note l’existence d’un « schisme » profond dans la société entre cette catégorie et les actifs. La solvabilité de leurs pensions serait une inquiétude majeure pour les retraités et « c’est une France âgée qui ici a pris les commandes de la vie politique française ». Selon Daniel Cohen, l’hiver qui s’annonce exige pourtant un effort de solidarité et il faut à tout prix éviter une redite des « gilets jaunes », qui pourrait naître si le gouvernement avait recours à l’article 49.3 sur cette réforme.

Clément Kasser

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