Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns : de l’oratorio à l’opéra

La création de Samson et Dalila de Saint-Saëns a été un long périple semé d’embûches. Presque aucune difficulté n’a été épargnée à ce qui est devenu l’un des chefs-d’œuvre de l’opéra français. Tiré d’un récit biblique, l’ouvrage a d’abord été pensé comme un oratorio, avant de devenir une œuvre lyrique, popularisée par le sensuel “ Mon cœur s’ouvre à ta voix”.

 

Créé en Allemagne, et non en France, Samson et Dalila est d’abord envisagé comme un oratorio.

“Nul n’est prophète en son pays”. Camille Saint Saëns aurait pu faire sien cet adage à propos de Samson et Dalila, tout comme Jules Massenet d’ailleurs avec Werther. C’est en effet à Weimar, dans une traduction en allemand, que Samson et Dalila a été créé en 1877. Si Werther a conquis Paris dans les mois qui ont suivi sa création à Vienne, en revanche Saint-Saëns a dû attendre treize ans pour faire connaître au public français cet ouvrage, devenu aujourd’hui emblématique. Ce délai particulièrement long, est à l’image de la laborieuse gestation qu’a connu Samson et Dalila. Saint-Saëns songe d’abord à écrire un oratorio, qui aurait eu pour titre Dalila, à partir de l’histoire du valeureux chef hébreu Samson et de Dalila, la Philistine assoiffée de vengeance, telle que la raconte le Livre des juges dans l’Ancien Testament. La forme de Dalila aurait été suggérée par l’un des habitués des salons de musique que Saint-Saëns organisait le lundi soir, comme le compositeur l’a lui-même expliqué : « L’idée de Samson et Dalila vient de loin, du temps où les grands concerts étaient avec orchestre et chœur. L’oratorio sacré et profane prend son essor. Ce fut alors qu’un vieil amateur de musique appelle mon attention sur le projet de Samson, me parla du livret de Voltaire, ébaucha même un commencement de scénario à mon intention ». Le livret en question, est celui que Voltaire a écrit pour un opéra sacré que Jean-Philippe Rameau a composé en 1732, mais qui ne fut jamais représenté.

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Le librettiste Ferdinand Lemaire propose de faire de Samson et Dalila un opéra

Saint Saëns, qui était alors un compositeur symphoniste reconnu, n’avait jamais encore écrit d’ouvrage lyrique. Il suit les recommandations de ce “vieil amateur de musique”. Mais pour le livret, il a une autre idée, car il s’adresse à Ferdinand Lemaire, poète amateur et époux d’une cousine éloignée. Lemaire accepte, et suggère à son cousin par alliance, d’écrire un opéra. « Je lui demandais de travailler avec moi pour un oratorio sur un sujet biblique. Un oratorio, me dit-il, non ! Faisons un opéra ! Et il se mit à piocher dans la Bible pendant que de mon côté je traçais le plan de l’ouvrage et même des scènes de façon à ce qu’il n’ait à s’occuper que de la versification. Je ne sais pourquoi, je commençais ma musique par le deuxième acte », racontera Saint-Saëns quelques années plus tard. L’écriture de Samson et Dalila a semble-t-il commencée en 1858, non par l’Acte II comme l’affirmé Saint-Saëns, mais plus certainement par le chœur d’entrée “Dieu d’Israël”. Les chœurs auront d’ailleurs une place primordiale dans l’ouvrage final, rappelant l’idée première d’un oratorio. À cette même période, Saint-Saëns écrit une Marche turque qui sera intégrée dans la célèbre bacchanale de l’Acte III. Saint-Saëns ne reprendra ces ébauches qu’en 1867, et c’est bien l’Acte II qui est achevé en premier. Des extraits sont d’abord joués en privé, à l’une des soirées du lundi. L’accueil est glacial. Puis au début de l’année 1868, l’intégralité de l’acte est jouée avec la soprano Augusta Holmès en Dalila, et le peintre Henri Regnault, chanteur à ses heures perdues, dans le rôle de Samson. « L’effet fut meilleur, mais si peu encourageant, que j’avais fini par ne plus m’occuper de cet ouvrage chimérique. Les années passèrent », écrivit Saint-Saëns après cette “première”.

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Franz Liszt encourage Saint-Saëns et promet de monter Samson et Dalila

Deux ans précisément vont passer, jusqu’en 1870, année au cours de laquelle Saint Saëns se rend à Weimar, pour les célébrations du centenaire de la naissance de Beethoven. Il y rencontre Franz Liszt, et lui fait part de son projet d’opéra, et des difficultés auxquelles il est confronté. Sans hésitation et sans voir la partition, Liszt, qui admirait Saint-Saëns, lui conseille de reprendre le travail, et s’engage à monter l’ouvrage lorsqu’il sera terminé. Quatre années s’écoulent encore avant que Saint Saëns n’écrive l’acte III. Le 20 août de cette année 1874, Pauline Viardot décide de donner un coup de main au compositeur. La cantatrice est une amie de longue date. Saint-Saëns vénère Pauline Viardot, et l’accompagne régulièrement au piano dans les jeudis musicaux qu’elle organise dans son hôtel particulier de la rue de Douai à Paris. C’est d’ailleurs à elle que l’opéra est dédié, et c’est pour elle que Saint-Saëns écrit le rôle de Dalila. Pauline Viardot fait ainsi représenter l’Acte II à Croissy dans les Yvelines dans le théâtre de la villa Desmarest, et raconte la scène : « La surprise que nous avions ménagée à Saint-Saëns, c’était de le jouer dans un décor, et en costume. Quand la toile s’est levée et qu’il m’a vue dans toutes mes parures orientales, il s’est arrêté pour s’écrier, avec cette prononciation que ses familiers connaissent bien : Ah ! Que c’est beau ! ». L’accueil de cette représentation privée est amical. Pauline Viardot a fait venir Olivier Halanzier, le directeur de l’Opéra de Paris, qui reste insensible et refuse d’accueillir cet « oratorio biblique ».

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La création de Samson et Dalila, en allemand, est un succès

Samson et Dalila va poursuivre encore quelques temps son parcours chaotique. Le 26 mars 1875, c’est le premier acte qui donné, cette fois avec orchestre, au cours d’un concert au Châtelet. Mais là encore l’accueil est très réservé. Un journaliste de La Chronique Musicale écrit même : « Jamais absence plus complète de mélodie ne s’est fait sentir comme dans ce drame. Joignez à ce manque de motifs une harmonie souvent très risquée et une instrumentation qui nulle part ne s’élève au-dessus du niveau ordinaire ». La détermination de Saint-Saëns n’est toutefois pas entamée, et à la fin de cette année 1875, il signe un contrat de publication avec la maison d’édition Durand Schoenewerk et Cie, tandis que le livret est traduit en allemand, dans la perspective de la création à Weimar comme Liszt l’avait promis. Saint-Saëns touche bientôt au but, et la première qui a lieu le 2 décembre 1877, est un triomphe. Le public acclame le compositeur. Charles Auguste qui est alors à la tête du Grand-duché de Saxe-Weimar assiste à la première. Au cours du dîner qui suit la représentation, Saint-Saëns lève son verre à « notre cher Liszt”. Seule ombre au tableau peut-être : ce n’est pas Pauline Viardot qui a créé le rôle de Dalila, la cantatrice s’étant en effet retirée de la scène deux ans auparavant.

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Les triomphes se succèdent, mais Paris ne veut toujours pas de Samson et Dalila

Le succès est à nouveau au rendez-vous à la deuxième représentation, au cours de laquelle Saint-Saëns a été très actif : « Au 3e acte j’ai fait tous les métiers, le chef des chœurs était malade ; j’ai dirigé le chœur dans la coulisse, j’ai joué les castagnettes, j’ai fait partir la flamme, j’étais comme le poisson dans l’eau ». Dès lors les représentations s’enchaînent : Bruxelles en version concertante en mai 1878, puis d’autres villes européennes, comme Hambourg, Cologne, Prague ou encore Dresde. A chaque fois l’accueil est triomphal. En revanche, toujours pas de date en vue à l’Opéra de Paris, où Saint- Saëns va pourtant créer Henri VIII en 1883, puis Ascanio en 1890. Une représentation de l’Acte III a toutefois lieu en mars 1880 aux Concerts Colonne, sous la direction de Saint-Saëns, qui peut se targuer de la reconnaissance de ses pairs, à l’image du compositeur et chef d’orchestre Hans von Bülow qui affirme : « Samson et Dalila est le drame musical le plus important qui ait vu le jour ces vingt dernières années. Saint-Saëns est le seul musicien contemporain a avoir tiré utilement parti des théories de Wagner sans se laisser fourvoyer par elles ».

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C’est d’abord à Rouen qu’a lieu la création française de Samson et Dalila

Ce n’est qu’en 1890, treize ans après la première de Weimar, que l’horizon français s’éclaircit enfin. Le 3 mars Samson et Dalila est créé à Rouen au Théâtre des Arts, grâce à Gabriel Fauré et Emmanuel Chabrier qui ont chaudement recommandé l’ouvrage au directeur. Ils n’ont pas eu tort, car c’est un triomphe. Le 31 octobre suivant, a enfin lieu la première représentation parisienne, à l’Eden-Théâtre. Saint Saëns s’est laissé convaincre par ce théâtre aujourd’hui disparu, qui se trouvait sur l’actuel emplacement de l’Athénée. « Il n’y a pas à dire, l’Eden est une magnifique salle ; j’ai entendu les chœurs, qui sont bons ; il y aura certainement un bon orchestre. Cela vaudrait mieux que de ne pas être joué à l’Opéra ! “ affirme Saint-Saëns. Là aussi c’est un succès. D’autres villes emboitent encore le pas : Barcelone, où Saint-Saëns se rend pour superviser la création, Lyon, Marseille, Bordeaux, Alger, Monte-Carlo, Florence et Genève. Et bientôt le jour tant attendu fini par arriver. Le 23 novembre 1892, dix-huit ans après l’audition de Croissy, Samson et Dalila entre au répertoire de l’Opéra de Paris ! C’est une soirée mondaine comme le Tout-Paris les aime tant. Le président de la République Sadi Carnot est présent. Saint Saëns s’est tout particulièrement impliqué, de l’éclairage à la chorégraphie. Il a aussi fait confectionner spécialement de petites cymbales pour les danseurs de la Bacchanale. Le public fait un triomphe à Samson et Dalila. Parmi les spectateurs se trouve Paul Dukas, qui est aussi critique musical. Il se montre particulièrement enthousiaste : « La partition de Samson est, à n’en pas douter, ce que nous possédons de plus parfait jusqu’ici en matière d’opéras français. Nous ne voyons rien ni dans le passé, ni dans le présent qui puisse lui être comparé ».

« Mon coeur s’ouvre à ta voix » (Marie-Nicole Lemieux, Orchestre National de France, dir. Fabien Gabel)

 

 

Samson et Dalila est l’un des opéras français les plus joués au monde

Après cette création à l’Opéra de Paris, Saint-Saëns continuera à suivre le succès de Samson et Dalila. Il se rend à New-York en 1915 pour une reprise avec Caruso, puis en 1916 il est à Buenos Aires où il raconte, dans une lettre à son éditeur, le triomphe que réserve le public argentin : « Je ne puis m’empêcher de te donner des détails sur le succès extraordinaire de Samson. Le succès glisse habituellement sur moi, mais quand il prend de telles proportions il est impossible de ne pas y être sensible ; c’étaient des cris à s’entendre à travers les murs du théâtre ; et ce qui m’a touché plus que tout, l’orchestre applaudissait de toutes ses forces. Les chœurs sont merveilleux ; nous n’en auront jamais de pareils ». Des treize ouvrages lyriques que Saint-Saëns a composés, seul Samson et Dalila est passé à la postérité, devenant l’un des opéras français les plus joués au monde. C’est aussi lui qui a donné le célèbre “Mon cœur s’ouvre à ta voix”, moment de pure sensualité, au centre du long duo de l’Acte II, dans lequel Dalila séduit Samson qui lui confie alors le secret de sa force, causant ainsi sa propre perte, mais aussi celle des Philistins, car Dieu a rendu pour une ultime fois sa force à Samson qui fait s’écrouler le temple du peuple ennemi.

 

Jean-Michel Dhuez

 

 

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